DAY OF DOOM

9 mai 2013

Peut-être sera-t-il l’instigateur, le témoin forcé ou le dernier spectateur d’un monde en charpie. Alors il entonnera sa mélodie des derniers instants. Sa plainte incisive et rageuse faisant vibrer le métal de son masque étincelant. Symbole de ses mouvances identitaires, c’est de ce fer que sa légende a pris vie.

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Nombreux sont ceux qui attendent d’un artiste qu’il tisse avec virtuosité un univers original et cohérent. Sorte d’échappatoire utopique à de cruelles et moroses existences. Son propre monde est sombre, électrique et brumeux. Les lourdes basses de sa musique résonnent depuis les confns de ces horizons. Au loin, jaillissent encore quelques harmonies mélodieuses, restes coriaces d’une humanité farouche et résistante. “MF” est l’abréviation de “Metal Face” ou “Metal Finger” et “Doom”, à la prononciation grave et abyssale, signifie “destin funeste”. Aussi propices aux imaginaires soient-ils, ces territoires sans fins ne sont qu’une projection exaltée de la vie presque héroïque de ce rejeton de l’underground. C’est de cette histoire, aussi mystérieuse que le personnage lui-même, faite d’errances et d’ascensions glorieuses que Daniel Dumile, de son vrai nom, a forgé autour de lui cette aura quasi-magnétique.

Né en janvier 1971 dans le sud de Londres, sa famille part s’installer aux Etats-Unis peu de temps après sa naissance. Il grandit à Long Beach et dans les banlieues de Long Island où il explore les milieux les plus créatifs du hip-hop new-yorkais. C’est en 1988 que commence sa folle épopée. Avec son frère cadet, Dingilizwe Dumile, connu sous le pseudonyme de DJ Subroc, il fonde le groupe KMD. Abréviation de “Kausing More Damage”, le trio est composé de Zev Love X, premier personnage de l’actuel Doom, DJ Subroc et Rodan (remplacé ensuite par Onyx the Birthstone Kid). Leur premier album, produit en 1991 par le label Elektra Records (qui abrite notamment Brand Nubian ou Leaders of the New School), mélange piquant de notes jazzy, sons électro et d’influences africaines, entérine dors et déjà le ton méticuleusement subversif de leur leader. “Mr Hood” rencontre le succès attendu, les clips des titres “Peachfuzz” et “Who Me?” sont diffusés sur MTV et les KMD signent pour un deuxième album. En 1993, quelques mois avant la sortie de “Black Bastards”, Subroc meurt, percuté par une voiture sur une autoroute de Long Island. Détruit par la mort de son frère et abandonné par sa maison de disque, le futur Doom s’enfonce progressivement dans les tréfonds de son âme meurtrie. C’est durant cette période d’absence que Dumile forge involontairement mais presque inéluctablement sa légende. Il semblerait que pendant trois années, de 1994 à 1997, il erra dans les rues de New York, sa voix et tout son être paralysés par un traumatisme violent et mystérieux. Dans les rares interviews qu’il a accordé par la suite (et toujours sous son masque), il reste bref sur ces moments de perdition et d’errance, “dormant sur les bancs et dans la merde”, comme il le raconte.

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Dans un sursaut salvateur, il se releva, accueillant en son antre un nouvel hôte, lui aussi en quête d’identité, de repères et motivé par la revanche. Grossit, déformé et affaibli, il se promit pourtant de montrer à tous qu’il était possible de contourner les lobbies de l’industrie musicale. Sa carrière prend un tout autre tournant, le poussant à faire résonner, plus fort, ses salves parolières, vengeresses et percutantes. C’est de ce masque, qui devait être la source de tous les questionnements, qu’est née la stabilité. Il quitte New York et les bancs de Manhattan pour la ville d’Atlanta. Cette même année il finalise définitivement “Black Bastards”, album abandonné en 1993 par Elektra Records, qui le jugeait trop violent.

MF Doom prend véritablement forme lorsque Dumile décide de revenir à New York et de remonter sur scène incognito, flanqué d’un bas sur la tête. Très vite, une grâce fatale le touche, soudant le fer sur sa peau. Symbole d’une identité retrouvée et rageusement affirmée, son masque s’apparente à celui du Doctor Doom ou Victor Von Fatalis, éternel super-vilain de Marvel Comics. Se cacher pour mieux régner. Se cacher pour mieux fasciner.

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C’est dans un lieu mythique d’Alphabet City (Manhattan, NY) où se retrouvent poètes et artistes engagés depuis 1973, le Nuyerican Poets Café, qu’il reprend ses couplets là où il fut stoppé. Débute alors sa folle ascension, en quelque sorte pré-mortem, au Panthéon des grands noms du hip-hop. En 1999, sous le nom de MF Doom, il sort “Operation Doomsday”, point de départ d’une reconnaissance unanime du milieu underground. À partir de 2000, il remasterise et enregistre une série d’albums, qu’il titre “Specials Herbs”, petits bijoux instrumentaux prêt à être ré-utilisés et distillés par les amateurs aguerris. Preuve de son aura, il participe à l’album de Gorillaz sorti en 2005, “Demons Day”, et enchaîne les collaborations, notamment avec Ghostface (Wu Tang Clan). En 2004 sort “Madvillainy” (chez Stones Throw), pépite originale aux instrumentales et aux textes travaillés, recueil de samples ingénieux et variés, composé par l’incontesté Madlib et produit par Peanut Butter Wolf (non moindre créateur du label Stones Throw Records), contribuant à accroître reconnaissances du milieu et éloges des critiques.

Madvillain – Madvillainy (Samples Mix) by Boom Bap Beatnik on Mixcloud

D’autres avant lui ont électrisé les foules, parfois généré des cultes, fait naître des vocations, et rares sont ceux qui ont su à ce point modeler à leur image un style musical. Le personnage qu’il s’est forgé incite à l’abandon, à se détourner des apparences et de leurs travers pour se focaliser tout entier sur l’énigmatique avatar qui l’habite. La musique pour ce qu’elle est et non de qui elle émane. Voilà pourquoi ce masque a choisi Dumile. Il est le symbole même d’une identité retrouvée, d’un but à nouveau défini. Qu’ils soient King Geedorah, Metal Fingers, Viktor Vaughn, The Super Villain ou MF Doom, ils enfoncent tour à tour et à leur manière, un flow vitriolé dans les têtes encore saines. Ils ne font qu’un et pourtant sont tous des entités artistiques à part entière. Sortes d’émanations schizophréniques d’un masque aux neurones en pagaille.

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À ceux qui croyaient que les légendes du genre se forgeaient avec des trous dans le thorax ou de l’or aux poignets, Dumile, bien vivant et d’une sobriété fracassante, prouve le contraire. Découvrir “The Mouse and The Mask”, album instrumentalisé sur-mesure par Danger Mouse et sorti en 2005, ofre la grandiose impression de fouler la neige immaculée ou de noircir une page blanche d’une encre inspirée. Si comme Woody Allen, trop écouter Wagner vous donne des envies d’envahir la Pologne, dans un autre registre MF DOOM fait naître des rêves d’annexions démesurément folles !

Pour les amateurs, une « conférence » donnée à La Redbull Academy :

Victor Branquart