INTERVIEW: RAFAËL ROZENDAAL

29 mai 2013

Hyper-actif des réseaux sociaux, créateur de sites, artiste numériquement reconnu, Rafaël Rozendaal est autant un pur produit du web qu’un pionnier dans la manière qu’il a de se l’approprier. Il créé non seulement des animations et des images mais aussi de véritables expériences visuelles, sonores et gestuelles. De celles-ci découlent des usages et des appropriations nouvelles du média internet transformé pour l’occasion en musée ludique et interactif. Les sites de Rafaël Rozendaal sont une promenade vivante et pleine de candeur dans les monstrueuses étendues de codes qui font d’internet l’une des plus productives et foisonnantes création de l’homme moderne. 

Jello Time

Depuis 2001 et sa rencontre avec Miltos Manetas, l’initiateur du mouvement Neen, Rafaël Rozendaal est passé maître dans l’art d’inventer le web. Ses oeuvres ne sont ni éphémères, ni immatérielles. Elles reflètent l’expression numérique d’une pensée artistique libérée de toutes contraintes et cela aussi longtemps que les internautes le décideront. En plus de vivre quasiment exclusivement à l’hôtel, Rafaël Rozendaal voyage et se pose un peu partout dans le monde, comme s’il incarnait à lui seul les possibilités que lui offre internet: intemporalité, universalité et liberté. Tout semble l’inspirer, de la porte qui s’ouvre à l’infini jusqu’à la gelée anglaise qui remue au rythme du curseur, en passant par la chute sans fin d’un bloc de papier multicolore. Pas très loquace, Rafaël Rozendaal s’exprime surtout par ses oeuvres, sorte de témoignage 3.0 d’un monde aux portes des plus grandes avancées technologiques de notre époque. Son travail démontre encore que le web a des utilités que l’on sous-estime trop souvent, qu’il est un terrain de jeu autant qu’une mine à idées, une plate-forme de partage autant qu’une galerie d’art. La force de ses petits sites est de donner une visibilité graphique et numérique à la banalité, à ce que l’on voit chaque jour sans y prêter la moindre attention, une sorte de poésie imagée d’un quotidien devenu banal et insipide. L’artiste le rend gracieux, amusant et nous pousse parfois à redécouvrir des gestes et des sensations fascinantes de simplicité.

Rafael Rozendaal Tattoo - Foolish

Foolish: Comment t’es venue l’idée des sites à usage unique pensés comme des oeuvres numériques ? Pensais-tu que tu rencontrerai ce succès ?

R.R: J’ai toujours été subjugué de voir qu’internet était un espace si incroyable. Il n’y a aucun intermédiaire, juste toi et ton audience. Il n’y a pas de galerie, pas d’éditeur, pas de patron et je n’ai surtout aucun compromis à faire. Je n’étais absolument pas sûr de la réussite de ce projet et finalement je n’en suis toujours pas certain ! Mais faire ce que j’aime me rend vraiment heureux.

Foolish: Y a-t-il certains noms de domaines que tu n’as pas pu acquérir ?

R.R: Bien sûr, ça arrive très souvent et il y en déjà eu beaucoup ! Mais c’est le jeu. Et puis si tu ne peux pas en acquérir un, tu te remets au travail et tu en trouve d’autres.

Foolish: A moins de ne les racheter tous les ans, les oeuvres numériques que tu crées sont-elles vouées à disparaître ?

R.R: Je pense que mon audience est suffisamment large pour que le gens gardent mes oeuvres en vie si je venais à disparaître !

Foolish: Tu pourrais nous dire combien vaut l’une de tes adresses internet ?

R.R: Je les vends en moyenne 4500 dollars.

Foolish: Le web est-il devenu un terrain d’expression indispensable pour les artistes contemporains ?

R.R: Je pense plutôt que qu’il l’est vraiment devenu pour les amateurs, bien plus que pour les artistes. Car ce n’est pas du tout un domaine élitiste. Au contraire, l’art institutionnel l’est beaucoup plus. C’est l’une des principales raisons pour laquelle j’adore internet. Pourtant, la plupart des artistes préfèrent clamer qu’ils appartiennent « au monde de l’art ».

Foolish: Qu’est-ce qu’un artiste en 2013 selon toi ? Son rôle, son statut et son travail sont-ils amenés à évoluer avec les technologies qui s’offrent à nous ?

R.R: Il n’y a vraiment aucune règle. Rien ne te dit ce qu’un artiste devrait être ou ne pas être. Je vois les choses très simplement: ce qui est bon, est bon. Ça s’arrête là.

Foolish: Tes oeuvres numériques permettent de démocratiser certains outils du web, de les rendre attractifs vis-à-vis d’un public plus large. Est-ce une contrainte ou une autre dimension de ton travail ?

R.R: J’ai toujours voulu parler à l’audience la plus large qui soit. Dès le début je me suis fixé comme contrainte de ne jamais être un artiste local, dans le temps ou dans l’espace. Si quelqu’un devait un jour voyager d’une époque à une autre, future ou passée, et qu’il voyait mon travail, il faut espérer que la même petite étincelle se déclenche toujours en lui. Le concept d’universalité m’intéresse énormément.

Foolish: La plupart de tes travaux sont très poétiques, par leurs formes, leurs couleurs, leurs rythmes et surtout l’instant qu’elles évoquent. Comment trouves-tu tes idées ?

R.R: Je trouve mes meilleures idées à chaque fois que je m’ennuie.

Foolish: Tu es l’initiateur des BYOB (Bring Your Own Beamer). Le principe étant de convier des artistes à venir projeter sur les murs d’une salle leurs travaux graphiques et numériques. Via BYOB  tu donnes une seconde vie à tes œuvres en créant une expérience physique. Ce n’est pas paradoxal avec le fait que tes œuvres soient immatérielles ?

R.R: Pas du tout, la musique elle aussi est immatérielle mais on va quand même l’écouter en concert.

Foolish: A mesure que les technologies se développent, ne trouves-tu pas que l’art (quels que soit ses manifestations, ses supports ou sa nature) tend de plus en plus vers la simplicité, le détail et la précision des formes. Selon toi, serons-nous témoins des limites créatives et artistiques de l’homme ?

R.R: Nous verrons, je suis curieux de voir à quel point les ordinateurs peuvent être créatifs.

Foolish: Laquelle de tes oeuvres est la plus « Foolish » de toutes ?

R.R: Elles le sont toutes !

Foolish: Quel est ton rapport au format papier, aux livres ? Est-ce compatible avec les formats du web ?

R.R: J’aime les livres lorsqu’ils apportent beaucoup d’informations, comme les monographies d’artistes. Mais j’espère que les éditeurs de livres d’art publieront très bientôt leurs ouvrages au format PDF !

Foolish: Tu travailles et vis surtout dans les hôtels. Pourquoi ça ?

R.R: J’ai la bougeotte. Mon mode de vie est directement lié à la manière dont je travaille. Travailler sur mon ordinateur me permet justement de ne pas avoir besoin de studio. J’aime la liberté. Je me sens très vite pris au piège si je dois rester longtemps au même endroit.

Foolish: Quels sont tes projets pour les mois à venir ?

R.R: Je vais beaucoup voyager entre Los Angeles, Londres, Amsterdam et Tokyo pour réaliser mes expositions et participer à des conférences. Je travaille également sur des tableaux lenticulaires. Et évidemment je vais continuer à créer toujours plus de sites internet !

 

Lenticular Test

 

Rafaël Rozendaal Instagram Sketches - Foolish

Instagram Sketches

 

Visitez tous les sites de Rafaël Rozendaal:

http://www.newrafael.com/websites

Pour perdre votre temps avec humour et curiosité:

http://www.theuselessweb.com/

Victor Branquart