INTERVIEW: NOMA BAR

19 mai 2013

Notre monde peut être vu de mille façons. Barbare et cruel pour ceux qui se diront réalistes. Enchanté et magnifique pour les optimistes. Décevant et sans saveurs pour les casaniers désenchantés. Mais ce monde peut être simplement ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on subit et ce que l’on vit. Ces choses simples, ni magiques, ni cruelles. Des choses que l’on connaît car elles nous touchent et qu’elles ne sont ni plus ni moins que notre réalité, notre histoire. NOMA BAR les dessine, aussi insignifiantes soient-elles, avec toute la complexité et la poésie qu’elles renferment.

 

Pointed Sense

Pointed Sense

 

Foolish: D’où vient ton nom ?

Noma Bar: Mon vrai nom est Avinoam. C’est un vieux nom d’origine juive. Même mes parents avaient du mal à le prononcer. Ça signifie approximativement « le père du gentleman ». C’est un joli nom mais c’est un peu lourd. Au début des années 1970, en Israël la mode était plutôt aux prénoms à sonorités américaines. Il y a avaient beaucoup de Rick et de Ron, des prénoms très contagieux ! Finalement Avinoam est probablement devenu Noam puis Noma. Ça résonne comme quelque chose d’ouvert sur le monde. Malheureusement mon prénom n’a aucune histoire particulière. Mis à part qu’il s’agit également d’une maladie de la bouche dans les pays du Tiers-Monde. Pas trés réjouissant …

Foolish: Les graphistes ont toujours beaucoup de choses à dire. Pourtant, on ne les entend que très peu dans les médias. De ton point de vue, il y a une explication à ça ?

Noma Bar: Je pense qu’il y a deux sortes de personnalités dans le monde. Les gens qui savent parler. Et ceux qui savent dessiner et n’ont pas développé de talent verbal. Les gens qui se taisent et qui parlent peu savent souvent faire des choses fantastiques sur le plan visuel. Cela dit, une vision en sourdine n’a pas beaucoup d’intérêt. Ce sont deux univers très différents et peu de gens sont capables d’explorer les deux avec succès.

Foolish: Les deux ne sont pas compatibles ?

Noma Bar: Je suis sûr que si. Par exemple, les directeurs artistiques ont besoin de compétences managériales et d’un esprit de marin, Ils s’orientent vers quelque chose de plus englobant, qui va de pair avec leurs compétences orales. Beaucoup de gens détestent ce genre de charme et cette habilité à communiquer en toute circonstance. Tout ce ceci ne sont que des conclusions personnelles. Mais on peut facilement observer que beaucoup de ceux qui développent leurs capacités visuelles ne s’embarrassent pas de paroles inutiles. Je peux aisément passer des jours sans dire un mot à qui que ce soit, sauf à ma femme, mon agent et à moi-même. Ça ne me manque pas, parce que je sais m’exprimer autrement. Je concentre mon énergie sur ce que je sais faire de mieux.

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Adolf Hitler

 

Foolish: Peut-on parler du graphisme comme L’expression artistique du XXIè siècle ?

Noma Bar: Je ne sais pas. Tout est hybride de nos jours. Je pense que l’art graphique est à mi-chemin entre le design et les beaux-arts. L’art a toujours eu de nombreux visages et d’autant plus aujourd’hui.

Foolish: Les nouvelles technologies et l’informatique pénètrent de plus en plus profondément les pratiques et les habitudes humaines. Est-ce au détriment des arts plus traditionnels ?

Noma Bar: Je ne pense pas, en particulier à notre époque. Dix ans plus tôt, tout le monde croyait que l’avenir serait entièrement digital. Mais aujourd’hui les gens touchent à tout. Le monde va devenir de plus en plus éclectique. Dans certains cas seulement les ordinateurs prennent le contrôle, par leur pouvoir à fédérer les médias entre eux. Personnellement je n’utilise mon ordinateur que pour les tâches exécutives, ça n’est qu’un outil. Je préfère m’installer dans les parcs de Londres et dessiner sur mes carnets. Je ne trouve jamais l’inspiration sur mon écran.

Foolish: Graphiste rime-t-il avec Geek ou NERD ?

Noma Bar: Un graphiste est un geek conscient de ce qu’il est et de qui l’entoure. Les graphistes sont des geeks vraiment ouverts, bien plus que les vrais. Les graphistes mélangent les médias entre eux et ne se focalisent pas sur un seul. L’idée c’est d’apprécier plusieurs disciplines à la fois et de toutes les explorer. Les gens les appellent des « hipsters ». Mais au final ce mot ne veut pas dire grand chose, si ce n’est le fait de s’intéresser et de dompter différentes technologies, différents artisanats, différents univers. Je suis différent, je ne suis pas aussi éclectique. Je m’intéresse à beaucoup de sujets pour n’en choisir qu’un et entièrement me plonger dedans. Certains, comme David Tartakover ont choisi de s’engager politiquement. C’est un graphiste autant qu’un conteur d’histoires. Il est surtout très impliqué politiquement en Israël. Selon moi, il incarne le pouvoir politique des graphistes designer. C’est la vieille garde des artistes graphistes. La nouvelle est justement un mélange de hispters et de geeks. J’aime l’idée selon laquelle les artistes graphistes ont la possibilité d’endosser un rôle de passeur. Je pense très sincèrement que nous avons tous le devoir de léguer aux autres ce nous avons bâti, ou dessiné. C’est pourquoi je suis toujours très prudent dans le choix de mes travaux.

 

Anti Social Media

Anti Social Media

 

Foolish: Quelle est ta relation avec la publicité ?

Noma Bar: Je m’efforce de choisir de bonnes campagnes et j’attache un intérêt particulier au fait qu’ils respectent mon style et ce que je créé. Globalement ils viennent vers moi dans l’optique de trouver des idées. Mais généralement la relation entre les publicitaires et les illustrateurs est à sens unique.

Les premiers demandent aux seconds d’exécuter ce qu’ils ont imaginé. Dans la plupart des cas, les illustrateurs s’exécutent et améliorent les croquis qu’on leur a donné. Dans 99% des cas, en dehors du fait que les idées soient bonnes, je reste libre de travailler comme je l’entends. J’ai besoin d’inventer des histoires et des personnages, de me référer à un script.

Foolish: L’observation du monde dans lequel tu vis et des gens qui t’entourent est-elle un aspect important dans ta démarche artistique ?

Noma Bar: Mon travail consiste à voir entre les choses. Les journalistes voient la ville, ils voient la nuit, ils voient les jour, les gens, les pauvres, les riches, … J’ai besoin de voir entre eux. C’est comme lâcher du lest pour faire monte la montgolfière, tout en restant connecté au monde en-dessous. Il doit toujours y avoir un fil qui relit le ballon à la terre. Parfois je le perds et m’envole dans les hautes sphères. Je ne sais pas ce que l’on ressent lorsqu’on peut tout voir mais je m’efforce d’être toujours attentif à ce qui m’entoure. Je dis toujours que la meilleure des idées est à nos pieds. C’est très facile de voir dehors mais bien plus difficile de se concentrer sur ce qui nous touche directement. Mes observations sont le prétexte d’un éternel dialogue avec moi-même.

Foolish: Le texte et la typographie sont presque toujours absents dans tes images ? Pourquoi ?

Noma Bar: J’ai étudié la typographie pendant quatre ans en Israël. Lorsque je suis arrivé en Angleterre, je n’ai pas pu utilisé mes connaissances car chaque écriture se décline différemment. Je préfère aux mots les pictogrammes et les icônes. Une seule image pour toute une histoire. De ce fait mon message a besoin d’être très élaboré lorsque je m’exprime par les images.

Foolish: Es-tu un partisan de l’idée selon laquelle la simplicité est la mère de la sophistication suprême ?

Noma Bar: Dans mon cas, c’est un oui définitif. C’est quelque chose de profondément ancré en moi. Je comprends la simplicité. Cela vaut également dans les pays scandinaves. Ailleurs, comme en Israël, la simplicité n’est pas toujours évidente à intégrer. Les cultures diffèrent les unes des autres et de fait, leurs visions du monde aussi. Pour moi, c’est la meilleure manière de délivrer un message. Mais tu sais, il faut parfois quatre heures d’opéra pour exciter certaines personnes. Ma manière de communiquer s’apparente à une sorte de poème. Dans mes images, on distingue toujours le point de départ qui vous guide au point final. Je suis amoureux des petites histoires, des poèmes courts et de la communication dans sa forme la plus distillée. C’est le cas pour Hoodies, que The Guardian a publié en 2004 pour illustrer une série d’articles relatant les violences, crimes et scènes de pillages perpétrés par ces adolescents portant des sweats à capuche, les hoodies. C’est cet élément vestimentaire, très caractéristique que j’ai choisi de mettre en valeur et de remplacer son visage par une allumette en flamme. Une manière simple et efficace de représenter le danger et les risques de propagation d’une telle violence.

 

Hoodies

Hoodies

 

Foolish: Tu utilises souvent des techniques de “trompe l’oeil”. Est-ce une manière de forcer les gens à se questionner, à voir derrière les apparences ?

Noma Bar: C’est une manière de raconter des histoires. Cela permet de construire une trame d’un point A à un point B, pour retourner au premier. C’est un peu la même chose que d’écrire une chanson, c’est comme une mélodie. L’idée est de te faire regarder à nouveau, de te proposer une seconde lecture, puis une autre, …

Foolish: Les formes que tu créés ou que tu mixes entre elles dégagent souvent beaucoup de naïveté. Cherches-tu à adoucir une réalité plus sombre ?

Noma Bar: C’est un peu ça oui. Je ne suis pas partisan du réalisme, autant être photographe. J’aime être libre de dessiner des formes pleines et abstraites si je le désire. Chaque jour nous sommes déjà largement confronté au réalisme. Mon travail est peut-être une réponse à cette hégémonie réaliste. De nos jours, tout vous saute à la figure, tout est évident. Je vous laisse imaginer Fatal Attraction emprunt du réalisme que nous connaissons. J’aurais alors représenté la seconde d’après … Dans mon image Pop Art, il n’y a aucun aspect négatif ni aucune découverte en particulier, aucune forme de tension. Ça ressemble à un ballon ordinaire et pourtant il est sur le point de s’envoler. C’est comme si j’avais gelé ce moment. À ce moment précis, le fil retient encore le ballon alors qu’à la seconde d’après ils se séparent. Dans Fatal Attraction j’ai simplement voulu mettre en scène l’histoire d’un hérisson un peu perdu et tombant amoureux d’une scie circulaire. C’est compréhensible puisqu’ils se ressemblent. Mais cela ne suffit pas. J’ai représenté la seconde avant le bain de sang.

 

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Bob Dylan

 

Foolish: As-tu déjà pensé à animer tes créations ?

Noma Bar: À vrai dire j’y travaille en ce moment. Tout l’intérêt de la vidéo c’est qu’elle révéle l’histoire entière. La vidéo facilite la compréhension, bien plus que des images seules. Elle me permet de guider le spectateur précisemment dans les directions que je propose. C’est comme si je les prenais par la main. C’est très intéressant de transposer une image et l’histoire qu’elle renferme au format vidéo. Tu expliques une histoire plutôt que de la suggérer.

Foolish: Tu réalises tes images à l’aide d’une tablette graphique reliée à ton ordinateur. As-tu pour autant abandonné tes feuilles blanches et tes crayons ?

Noma Bar: J’entame toujours mes travaux par le dessin manuel. La plus grande partie du temps je ne suis pas dans mon atelier. Je dessine ce que je vois, ce que j’entends. Il y a bien plus de liberté sur le papier. Par exemple, mon image Pointed Sense correspond à une scène dont j’ai été témoin. J’ai simplement vu un chien renifflant le cul d’un autre. J’étais dans un parc, assis sur un banc, lorsqu’un mâle labrador noir est venu reniffler une femelle labrador blanche. Soudainement, le propriétaire du labrador noir a appelé son chien, qui l’a aussitôt rejoint. La femelle est restée immobile, la queue en l’air. On aurait cru qu’elle disait “Où es-tu ? Reviens, c’était si bien !”. Je n’ai pas besoin d’aborder de questions controversées pour m’exprimer. Les choses les plus ordinaires sont souvent les plus appropriées.

Pointed Sense

Pointed Sense

 

Pour ceux qui aimeraient « voir entre les choses« : http://voiceyourview.guardiannews.com/

Victor Branquart