INTERVIEW: LOUIS AGUILAR

29 juin 2013

Il y a des mecs qui en imposent. D’autres beaucoup moins. Vraiment beaucoup moins. Louis Aguilar, fort heureusement pour lui, fait partie des premiers. Ne pensez pas que sa dégaine de baroudeur en baluchon et bottes crottées fasse tout le travail. Tout entier, lui et ses deux groupes, les Crocodiles Tears et Weekend Affair, incarnent la générosité et la richesse musicale de notre époque. Louis Aguilar joue de la gratte et chante la mélancolie aussi habilement qu’il habille d’une voix de baryton les synthés et les basses de la modernité.

© Nicolas Djavanshir

 

Foolish: Tu as déjà 4 albums à ton actif. À 23 ans c’est plutôt précoce … Tous ont été mûris ?

Louis Aguilar: Pas tous mais ils ont tous été enregistrés avec plein de bonnes intentions. Quand j’ai envie de faire un album et qu’on me propose les moyens de le faire, je n’hésite pas. Sinon je perds des morceaux, des chansons et des idées. Certains écrivent des albums sur un thème bien particulier. Bon Iver a écrit tout son album For Emma pour dire qu’il était parti seul dans la forêt après s’être fait larguer. Un de ses meilleurs albums au passage !

Tu mènes de front deux projets bien distincts, l’un électro, l’autre folk.

Comment joues-tu sur les deux tableaux ?

Ce sont deux mondes complètement différents mais ça reste moi qui écris les morceaux. J’aime beaucoup passer de l’un à l’autre, ça me procure des bouffées d’air frais. C’est toujours bien d’avoir un autre projet qui t’attend. À la base Weekend Affair est un side-project. On accorde forcément plus de temps à nos groupes initiaux. On est dans des bases déjà plus solides. J’espère ne jamais avoir à privilégier l’un sur l’autre !

Quelles sont tes influences musicales, celles d’hier et d’aujourd’hui ?

Au collège c’était The Offspring. C’était frais et californien. C’est la raison pour laquelle je me suis mis à la guitare. Ensuite je me suis tourné vers les années 60 et 70 avec Led Zeppelin. Je voulais devenir un guitar hero et faire des solos avec des guitares à 20000 balles. Puis pendant un moment Bob Dylan était mon artiste ultime ! Je crois que je suis resté un peu bloqué sur lui. C’est pour ça que je me suis mis à la folk. J’adore Eliot Smith, tout ce qu’il a fait est mortel, mais aussi Bon Iver et Léonard Cohen. Par contre j’ai du mal à écouter de l’électro. C’est une musique très abstraite. On considère qu’un DJ derrière ses platines fait du live, alors qu’on a du mal à penser qu’un groupe puisse en faire avec des instruments. C’est juste un mot, même pas un style. Il y a autant d’électro qu’il y a de groupes qui en font.

Tu es parti un an aux Etats-Unis, seul ? Qu’est-ce que c’était ? Un voyage initiatique ?

À la base je devais aller dans le Missouri étudier le dessin à la faculté. Jusqu’à ce que je rencontre un groupe de country, au bout de deux semaines. Ils m’ont intégré à leur band et je suis parti faire des concerts dans tout l’état. J’ai visité les Etats-Unis en étant quasiment payé pour. Et le tout dans un milieu rural assez difficile d’accès. Je voulais voir les campagnes, rencontrer les fermiers et les cowboys. C’était une superbe expérience de musicien. On tournait dans les bars, les saloons, les restaurants, les mariages et les rodéos. Le chanteur était champion de rodéo. Du coup, lorsqu’on partait en concert on voyageait avec un énorme pick-up rempli de matériel, une caravane dans laquelle on logeait et à l’arrière un van avec des chevaux. Avant le concert, le chanteur allait faire sa compétition de rodéo puis on montait sur scène.

Une bonne anecdote à nous raconter ?

On faisait un concert dans une grande salle de ball country, remplie de cow-boys. Et d’un seul coup, pendant le concert, une énorme bagarre a éclaté. J’ai vu une vraie baston de saloon ! Avec des queues de billard qui volent, des chaises dans les airs et des mecs qui se plaquent contre les billards pour se mettre des beignes. Ça s’est terminé d’un seul coup parce les habitués de l’autre partie du bar, des chasseurs, se sont pointés avec leurs fusils pour faire sortir les bagarreurs.

 

Louis Aguilar & Crocodiles Tears

Louis Aguilar & The Crocodiles Tears – La Marmite, Les Trans 2012 © Mathieu Drouet, par arteliveweb

 

Comment avez-vous fondé le groupe ?

On se connaissait tous depuis un certain nombre d’années et on s’est toujours très bien entendu. Je leur ai proposé le projet et ils ont tous accepté. Nicolas (Degrande), le batteur était dans un groupe qui s’appelle Rocken is Dodelijk. Brendan (O’Regan), le bassiste, avait joué dans un groupe quelque temps. Au départ nous n’étions que trois et on a sorti notre premier album. Puis Sylvain (Przybylski), le guitariste et pianiste, nous a rejoint.

Qu’est-ce qui t’inspire pour l’écriture des textes ? Certains trouvent l’inspiration lorsqu’ils s’ennuient profondément …

Pour ma part c’est tout le temps. De tout et n’importe quoi peut naître une chanson, parfois juste une phrase, une histoire dans un livre, des évènements personnels, … En fait c’est le quotidien qui m’inspire. J’ai un fonctionnement qui me permet de ne jamais être complètement à court d’inspiration et de textes. J’ai plein de petits carnets !

Dans certaines de vos ballades, on ressent une sorte de nostalgie des grands espaces, de mélancolie tannée aux vents et au soleil. Est-ce une sensation et un sentiment que tu cherches à faire naître ?

J’adore la campagne et les grands espaces. Je suis ne suis pas quelqu’un de mélancolique mais de nostalgique justement. Ce sont les bons souvenirs qui m’inspirent énormément, je m’en sers tout le temps pour écrire. Une chanson c’est un peu comme un film. Il doit y avoir une véritable ambiance qui te transporte lorsque tu fermes les yeux. C’est l’émotion que véhicule une chanson qui en fait sa qualité. Une esthétique de ballade, nostalgique et lancinante, est toujours plus marquante qu’un morceau de bourrin qui te fait taper du pied.

 

Weekend Affair © Elise Pype

 

Parlons un peu Affair. Cyril Debarge (batteur du groupe We Are Enfant Terrible), t’accompagne dans le projet Weekend Affair et vous êtes produit par Rubin Steiner. Ce n’est pas trop difficile de trouver sa place aussi vite avec des touches-à-tout pareil ?

Ça été assez simple en fait. On a des tâches très bien réparties qu’on ne peut pas vraiment mélanger. On empiète pas sur le domaine des autres, même si on se donne des avis puisqu’on reste un groupe. L’idée du projet nous est venue avec Cyril qui connaissait un peu Rubin. On lui a fait écouter les maquettes et il nous a aussitôt proposé de produire un EP. Ça s’est fait très simplement !

Leurs influences sont clairement « électro » et 8 bit pour Cyril Debarge, et très éclectiques pour Rubin Steiner. De ton côté tu viens d’un univers plus folk-rock et country. Comment avez-vous trouvé ce mix entre vos univers et quelle a été ta démarche en tant que chanteur ?

On aimait tous les deux ce que l’autre faisait et on s’est imaginé mélanger les deux. À savoir ma musique folk, simple avec des vraies chansons (couplet / refrains) et lui qui voulait explorer les possibilités du synthé. Il m’a proposé des morceaux, fait écouter des maquettes sans paroles ni chants. Je trouvais ça intéressant de me retrouver dans un groupe avec ma seule voix. Au début je me sentais complètement à poil ! Des années en arrière je ne me serais jamais senti capable de n’avoir que ce rôle de chanteur.

Votre EP Sweet Face sonne très new-wave, synhé-pop. Partages-tu avec eux cette passion pour les machines analogiques et les synthétiseurs ?

Je débarque, j’apprends leur fonctionnement, je les observe jouer en essayant de comprendre. J’essaye d’y toucher mais ça reste très abstrait pour moi qui joue avec une simple guitare. Eux ont des années de pratiques et de connaissances accumulées. Mais ça reste de la musique et le résultat est là. Je ne me suis pas retrouvé trompettiste dans un groupe de free jazz du jour au lendemain !

 

De ton point de vue, comment expliques-tu l’immense succès que rencontrent les musiques électroniques depuis une dizaine d’années ?

C’est tout simplement le style de notre époque et la modernité de cette musique qui touchent les gens. Économiquement parlant c’est aussi très intéressant pour l’industrie musicale de faire tourner des groupes beaucoup plus légers que quatre gars avec des guitares, des batteries et des amplis. En tout cas ce n’est pas la question d’une plus grande diversité musicale qui expliquerait ce succès. Aujourd’hui personne ne serait capable d’enregistrer des albums avec les mêmes instruments et de la même manière que les Stones ou les Beatles dans les années 60 ! La musique évolue avec les technologies.

Est-ce difficile de faire de la musique à l’heure du téléchargement, du streaming et des télé-réalité musicales ? Les enjeux ont-ils changé d’après toi ?

Ce n’est plus du tout la même industrie qu’il y a vingt ans. Il y a le monde de la télé et le monde de la musique. La télé et la radio sont les seuls outils sélectifs dont disposent les médias. En 2013 tout le monde a accès à tout et n’importe quoi d’un seul clic. Ce sont deux modèles économiques radicalement différents, qui entrent parfois en relation et propulsent quelques groupes indépendants sur le devant de la scène. À l’inverse d’autres ont fait des carrières flash et se retrouvent sur internet à faire la musique qu’ils ont toujours aimé. Finalement la télévision se dessert suffisamment elle-même pour ne pas desservir le reste. Si tu es musicien mais que tu n’es pas M. Pokora, le seul moyen de gagner ta vie ce sont les concerts. Même si ça reste important d’avoir un support physique pour tes albums.

Tu tournes beaucoup dans la partie nord de la France et en Belgique. Pour quelles raisons ?

C’est ma région natale et c’est là que je connais le plus de monde. On a la chance d’être accompagné par Le Grand Mix, une salle de concert à Tourcoing. Ils nous aident dans nos démarches administratives, à développer le groupe, à trouver des subventions et à rencontrer les bonnes personnes. Manager un groupe c’est comme gérer une entreprise, c’est probablement ce qui prend le plus de temps. Et puis à Lille, du fait de la taille de la ville et d’une scène très productive on croise souvent des groupes qu’on finit par très bien connaître. Il y a Bison Bisou que j’aime beaucoup, Okay Monday qui sont des bons copains, Fat Supper qui tournent déjà pas mal hors région ou encore Shiko Shiko. Dans les grandes villes comme Paris c’est assez différent, il y a des concerts partout. Ça demande beaucoup plus de mise en avant pour convaincre les gens de venir te voir jouer.

Chantes-tu parfois en français ? Pourquoi ?

Jamais. Pour chanter en français il faut être un poète. C’est une langue à déclamer plus qu’à chanter. Il faut être Jacques Brel ou Gainsbourg pour chanter en français, des poètes. De toute manière je pense que le niveau et le vocabulaire des français a largement baissé. Ça se ressent dans les paroles des chansons et le succès qu’elles peuvent avoir. Ce ne sont pas des chansons françaises mais des chansons en français.

Tu es plus qu’un adepte, tu es un véritable drogué d’encre à tatouer. Quel lien le tatouage a-t-il avec ton univers musical ?

Ils en font complètement partie. J’ai beaucoup de tatouages traditionnels américains, dirons-nous. C’est une tradition de marins, qui tatouaient leur vie et leurs histoires quand ils débarquaient dans les ports. Je le fais toujours quand je voyage. Il y en a de Brooklyn, de Londres, beaucoup de Lille, du Canada, du Missouri et certains de moi-même. C’est un peu comme une collection. Mais ça demande toujours du temps et de l’argent. Deux choses que je n’ai pas beaucoup en ce moment !

Une réflexion ou une remarque de conclusion ?

Say NO to sport ! Et écoutez ma musique, elle est bonne !

 

Victor Branquart