S’en tamponner le coquillard !

14 juin 2013

À deux pas du cimetière du Père Lachaise, terré dans son atelier humide et teinté d’encres, il est un homme qui scrute le sillon creusé par la marche du monde. Alors que les supports se numérisent et que nos vies se «pixélisent», certains construisent encore des citadelles artisanales et se moquent de la grande bergerie qui nous abrite. Guidé par le rythme d’un fouet dissident, il matraque de ses piques sarcastiques les faux-semblants et les tabous de notre société. Tamponner. Voilà l’acte militant que cet ancien dessinateur de presse a exhumé des sphères officielles et des profondeurs de ses tiroirs. Souvent réservé à l’administration, aux courriers officiels ou décalqué dans la cire des cachets, le tampon est un outil de pouvoir. Il permet son détenteur de certifier, d’habiliter, d’autoriser ou de condamner. Le geste en lui-même revêt toute la puissance du jugement. Il offre à un employé des postes le pouvoir de vous gâcher vos premières heures de la journée, à un faussaire de décortiquer soigneusement votre identité disséminée sur vos vieilles factures, à un insignifiant morceau de papier, l’honneur d’être gratifié d’un caustique « Crève salope » !

Vincent Sardon, alias Le Tampographe, a quitté la rédaction de Libération et ses dessins de presse par dégoût, explique-t-il. Du dégoût pour le peu d’intérêt accordé à des choses aussi futiles que les risques de blessure pendant l’ouverture des huîtres de Noël. C’est un motif de démission plus que valable lorsque l’on s’intéresse au personnage, qui semble n’obéir qu’à ses jugements et ses pulsions salaces vis à vis du bon-entendant. Comme une évidence, lui est venue l’idée de ne faire que ce qui lui plaisait. Au-delà de sa créativité et de la diversité de ses influences artistiques, c’est aujourd’hui un véritable défi que d’enfanter avec succès une telle activité artisanale et de susciter un véritable intérêt auprès de ses clients et tamponneurs.

À une certaine époque, le sens du corrosif et de l’absurde était souvent revendiqué et utilisé, sans risque d’incompréhension ou de gêne. Comme si le conservatisme culturel et les systèmes de représentations n’étaient jamais parvenus à ébranler les appels à la libération des moeurs. C’est la tendance inverse que l’on peut observer aujourd’hui. À mesure que les individus clament leurs désirs de liberté d’action et de pensée, à mesure que les moyens de communication le leur permettent et que les services à cet effet se multiplient, il semble que la probité, le bienséance et la retenue l’emportent. Finies les allusions explicitement sexuelles dans la publicité grand public. Finies les caricatures sales et graveleuses de nos bons hommes politiques, préférant à présent les séances photo pour Paris Match et la démagogie systématique. Finie aussi la pure originalité artistique qui vous faisait oublier toutes les autres tentatives ou copies fumeuses qui tapissent aujourd’hui les magasins de décoration. La frivolité de nos centres d’intérêts et de nos revendications seraient-elle un symptôme du malaise citoyen qui règne ces temps-ci ? La mode serait-elle à l’auto-censure et à l’insipide emprise de la consensualité ?

Le Tampographe semble en faire sa ligne de conduite, et, comme guidé par un appel subliminal, s’entête à faire revivre même les corps les plus desséchés. Aussi petit que cela puisse paraître, la symbolique qui réside dans le coup sec que vous exécuterez pour embellir ou salir le papier d’autrui, fera vite renaître en vous l’élan de la transgression. Avoir l’impression d’aller contre l’ordre établi et de surcroît contre ce qu’il autorise et avalise, sans pour autant porter atteinte à ses semblables, est salvateur pour le moral! Entre les mains d’un sale attentionné, un tampon « Fusillez-moi ça » fait des ravages. Au-delà du message il distille l’idée que même l’objet le plus anodin peut être un support et un format d’expression efficace. C’est le message qui compte et fait la différence.

Et même si « il n’aime pas les artistes, il s’intéresse pas à leur travail, il n’a aucune curiosité pour les merdes qu’ils produisent généralement, s’il pouvait il les emploierait volontiers à goudronner les routes, curer les fossés, vider les poubelles ou creuser le canal Seine-Volga », ses tampons sont comme des oeuvres d’art ambulantes, sortes d’imprimeries portatives. Le Tampographe laisse le soin à ses ambassadeurs d’estampiller ses créations, de les faire déteindre sur les esprits. Il ne réalise aucun tampon sur commande. Si l’une de ses créations vous plaît et vous émoustille, commandez-là et devenez au nom d’un autre, le tout petit délinquant que vous rêviez d’être. Dans d’autres registres, il façonne également des tampons ludiques, d’autres animaliers ou encore purement esthétiques, des gravures, sérigraphies et d’autres détournements graphiques. Il édite des séries à destination des enfants, des combinaisons plus élaborées et aux multiples possibilités pour des curieux, dérangés de l’encrier. Ses idées reflètent son intérêt pour le monde, ses vices et ses beautés. Ses tampons sont un moyen moderne et efficace de les dénoncer ou leur faire honneur.

À vos marques, encrez, tamponnez !!!!

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Victor Branquart