Vapeur de rien

12 juin 2013

Non loin du théâtre de la rue, une autre guérilla moderne s’est immiscée dans les esprits, a gangréné les certitudes et convaincu les insoumis. Les fumeurs invétérés, dignes portes-drapeaux de la Class A Filter, ne s’y sont pas fait prendre. Pour les déserteurs de la gorge sèche, ceux qui dégainent de leur petit fourreau le nouvel étendard de la modernité, le compte y est: moins coûteux, moins nocif, moins prohibé. C’est le ticket gagnant, le retour légèrement négocié aux bonnes vieilles habitudes. Fumer dans les bars, génial ! Fumer au musée, encore mieux ! Fumer au cinéma, merveilleux ! Sa petite diode bleutée stimule les bouffées laiteuses de ses adeptes. Sa nocivité réelle est atténuée par la douceur de sa fumée et son design de jouet. Qu’est-ce qu’elle peut être mignonne cette cigarette sans tabac, à tel point qu’on aime en prendre soin. La nettoyer, la ranger dans son étui, la recharger avec précision. On en aurait presque des envies de chimie ! De l’autre côté, c’est l’ardeur de sa braise qui fascine l’oeil, les fumeroles qui s’agitent à peine l’inspiration terminée et vous ravissent de toxicité. Autrefois symbole de l’homme virile et conquérant, de la femme libérée et de la convivialité, la cigarette est devenue en une cinquantaine d’années (et véritablement depuis la loi Veil en 1976), l’ennemi à étouffer. D’après l’ensemble des rapports qui paraissent régulièrement à ce sujet, les produits du tabac sont la première cause de « mort évitable » dans les pays riches.

 

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Comparaison oblige

La grande force de la cigarette électrique est d’avoir convaincu plus de fumeurs des risques du tabagisme. Qu’on le veuille ou non, la « e-cigarette » a un impact sur la santé publique, au moins celui de réduire les risques liés à la consommation de tabac et de nicotine. Il est tout de même étonnant de voir qu’en seulement quelques années, un appareil électrique comme il en existe des centaines et pour des centaines d’applications, ai pu ébranler à ce point les fondations d’un règne goudronné. A ce jour, on compte au moins 150 points de vente à travers la France, et il devrait y en avoir près de 300 d’ici fin 2013.Preuve que les campagnes de sensibilisation, les hausses successives du prix des tabacs et la baisse du pouvoir d’achat ont eu un impact singulier sur le tabagisme. Preuve aussi que les envolées médiatiques autour de la cigarette électrique et les battages marketing aux discours bien rodés ont eu raison de l’inébranlable volonté des fumeurs à satisfaire leur insatiable addiction. Fini le patch ringard couleur pêche, qu’il fallait cacher tant bien que mal sous les aisselles. Finies les gommes insipides et caoutchouteuses qu’il fallait mastiquer pendant des heures. Finis aussi les substituts médicamenteux aux noms douteux qui vous faisaient déprimer, perdre vos cheveux ou vous rendaient suicidaire. Alors que la santé est devenue la préoccupation première des occidentaux et que nos sociétés valorisent sans cesse et toujours plus forme physique, jeunesse et longévité, la cigarette amicale et symbole de partage est à présent malvenue et déplacée. Partant de ce constat, comment assumer et défendre l’idée qu’il est bon de nuire consciemment à sa propre santé ? Fumer pourrait-il devenir une démarche insensée, totalement irraisonnée et surtout condamnable moralement ?

« Il est tout aussi faux de qualifier l’e-cigarette de « cigarette électronique » que d’appeler « vapeur » le produit qui s’en dégage. Ce terme a été choisi à dessein par des spécialistes américains du marketing en 2005 avant que les utilisateurs s’approprient l’appellation, désormais passée dans le langage courant », explique les experts d’un rapport sur « l’e-cigarette » publié en mai 2013 par l’Office Français de prévention du Tabagisme (OFT). La cigarette électrique pose un problème d’ordre public. Alors que les fumeurs de tabac sont bannis des sphères publiques et de moins en moins tolérés dans les lieux sur lesquels ils gouvernaient autrefois, les « vapoteurs » se sont glissés dans les failles de la législation. Les cigarettes électriques s’apparentent selon trois critères au tabagisme classique: elles contiennent de la nicotine, sont semblables chimiquement aux produits du tabac et ont une utilisation similaire à l’acte de fumer. Le point noir de la cigarette électrique c’est son caractère extrêmement flou. L’un des arguments de vente et de consommation le plus récurrent est son application thérapeutique. Elle serait un moyen doux et efficace d’arrêter ou de diminuer sa consommation de tabac. Pour d’autres, elle n’est qu’une manière différente de consommer un tabac de synthèse. De nombreux adeptes y voient l’occasion d’outrepasser les mesures d’interdiction des cigarettes classiques dans les lieux publics. Plus pour très longtemps. Suite à la publication du rapport de l’OFT, la ministre de la santé, Marisol Touraine envisage d’appliquer les mêmes réglementations à tous les produits rappelant l’acte de fumer et contenant les principales caractéristiques du tabac. Il est évident que l’e-cigarette remet en question la lutte acharnée des gouvernements pour réduire les chiffres alarmants de la consommation de tabac et de ses dérivés en France.

 

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Info tabac, bonjour

Le tabac est une drogue. Non pas au sens où il procure des sensations notoires, des symptômes ou des états de manque violents mais car il s’agit d’un véritable carburant psychique. Alors que « parmi ceux qui aiment la bière ou le vin, seuls 3% environ sont accros à l’alcool. (…) Entre 80% et 90% des fumeurs sont dépendants. C’est une forme d’esclavage », explique l’historien Robert Proctor dans son livre Golden Holocaust. Malgré toutes les mesures prises pour réduire le nombre de fumeurs et leur dépendance, l’INPES (Institut National de Prévention et d’éducation pour la santé) indique que leur proportion au sein de la population française adulte est passée de 31,4% en 2005 à 34% en 2012. D’après l’OMS (Organisation mondiale de la santé) un décès d’adulte sur dix a pour origine le tabagisme actif, ou passif. Par ailleurs, on estime que la moitié des consommateurs actuels mourront un jour d’une maladie liée au tabac. Un fumeur régulier sur deux meurt prématurément suite à son addiction, la moitié avant l’âge de 65 ans. Il est aussi avéré que 75% des fumeurs ont déjà essayé de se sevrer pendant huit jours, mais que seuls 3 à 5% d’entre eux ont réussi sans aucune aide à passer le cap démoniaque des 12 mois. Les 9 années d’espérance de vie supplémentaires que vous offre l’arrêt du tabac avant 40 ans, prennent alors une toute autre saveur, aussi addictive en fin de vie que la nicotine elle-même !

« Les adolescents d’aujourd’hui sont les consommateurs réguliers potentiels de demain, et la très grande majorité des fumeurs commence à fumer à l’adolescence » avouait déjà Philip Morris en 1981. Les plus jeunes auraient-ils enfin trouvé la parade pour commencer à fumer dès l’entrée au collège ? Alors que tous les collégiens de France étaient en passe de se fournir en «e-liquides», ils se retrouvent stoppés net dans leur élan libertaire. En effet, il est prévu que la vente de cigarettes électriques soit interdite aux mineurs. Dépités et mécontents de ne pouvoir s’en griller une bonne après leur cours de sport, les plus jeunes trépignent dans l’attente d’une nouvelle astuce. Mais d’ici là, les prix des paquets de cigarettes se seront déjà envolés vers des sphères aberrantes. La vie en société impose la mise en place de mesures qui doivent satisfaire le plus grand nombre et soumettre le plus petit. En effet, soumettre aux regards et aux jugements, des campagnes de sensibilisation aux risques liés à la consommation de tabac est une démarche louable. Elle s’inscrit dans le cadre d’un service d’état, luttant pour que ses concitoyens vivent en meilleure santé et plus longtemps. Libre à chacun d’évaluer le risque qu’il prend à se noircir l’œsophage. Lorsque des méthodes telles que les hausses des prix ou le matraquage répétitif du « Fumer tue » deviennent des armes de dissuasion massive, cela s’apparente à une évidente limitation de liberté et d’action. Puisque les fumeurs se sont vus restreindre leurs droits et leurs libertés à « polluer » l’air de leurs poumons et ceux de leurs voisins, les vapoteurs n’ont pas plus de légitimité à y échapper.

 

 

Pour faire frémir vos amis fumeurs:

http://www.who.int/tobacco/fr/

 

Pour lire le rapport sur l’e-cigarette de l’OFT:

http://www.ofta-asso.fr/docatel/Rapport_e-cigarette_VF_1.pdf

 

La version Rafaël Rozendaal:

http://www.burningcigarette.com/

 

Victor Branquart