SIX DEGREES TO KANYE WEST

16 octobre 2013

« Six Degrees To… » vous propose de faire la genèse des icônes de notre époque, en remontant le temps pour mieux comprendre les degrés de filiation. Parce qu’un personnage public marche souvent dans les pas de ceux qui l’ont précédés, et parfois sans le savoir. Aujourd’hui, tentons une généalogie subjective de Kanye West, dont le prénom signifie « le seul » en swahili, ce qui annonce la couleur.

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Kanye est un mégalomane de type Maximus. Le genre de mec qui commence toutes ses phrases par « moi je », et qui vous tiendrait la jambe pendant toute une soirée pour vous raconter sa life (même s’il se trouve que vous ne l’avez jamais vu débouler à l’anniversaire de votre meilleur pote avec un paquet de Chipster et un pack de Leffe). Figure majeure du Hip-Hop des dix dernières années, Kanye a contribué à l’explosion d’un Rap Us innovant et avant-gardiste. Producteur « in da corner » à ses débuts (comprenez le mec qui fait les sons mais que personne ne voit) pour des artistes du label Roc-A-Fella comme Memphis Bleek, Beanie Sigel, Freeway, la vie de Kanye connaît en 2002 un tournant brutal. Il est victime d’un grave accident de voiture qui laisse sa mâchoire en trois morceaux. Un drame en forme d’épiphanie, qui lui fait réaliser que quitte à avoir la gueule béante (littéralement), autant l’ouvrir (symboliquement). Encore sous points de suture, il enregistre « Through the Wire », qui deviendra le single de son premier album solo. « The College Dropout » est un énorme succès, sacré meilleur disque de l’année et même de la décennie par certains. Une consécration en forme de revanche sur la vie, et qui le lance définitivement dans le grand bain. Depuis, comme touché par la Grâce, Kanye enchaîne les tubes comme d’autres multiplient les pains, gagne beaucoup de tunes à coups d’auto-tune, et se cultive du même coup un melon d’une taille record. À tel point que son dernier album porte le nom de « Yeezus », soit la contraction de son surnom Yeezy et du blase du premier des Mc’s, qui « clasha » Ponce Pilate en son temps dans son hood de Nazareth. Depuis quelques temps, il répète à qui veut l’entendre (soit pas mal de gens) qu’il est le dieu vivant de la création, artiste touche-à-tout qui passe des studios d’enregistrement aux défilés Fashion, en passant par les galeries d’art contemporain, et même l’utérus de Kim Kardashian.

 

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 Au 5ème degré de Kanye West, on aurait tendance à placer celui que l’on appelle Prince, « l’artiste » ou « l’artiste anciennement connu sous le nom de Prince » (également à prononcer AFKAP, ce qui sonne quand même pas mal comme un nom de parti politique Turc), mais aussi « Love Symbol » (qui fut pendant longtemps son logo). À quoi nous pouvons ajouter un autre pseudo qui le résume : « la personne de petite taille avec un égo gigantesque ». Multi-instrumentiste au talent fou, song-writer inspiré, danseur hyper-sexué, show-man capable de vous faire tomber des trombes de Purple Rain sur la tête…il faut dire que le petit gars du Minnesota a tout du Dieu vivant. Ajoutez à cela une productivité exceptionnelle (la légende raconte qu’il a des kilomètres de musique déjà enregistrés dans ses placards) et vous avez un sérieux prétendant au même syndrome que celui qui touche Kanye. Cloisonné dans sa résidence de « Paisley Park », une maison sur les hauteurs d’Hollywood que même le mot kitschissime ne saurait qualifier, Prince se fait très rare dans les médias. Quand il a un message à faire passer, il préfère l’écrire sur son visage, comme lors d’un concert chez Nulle Part Ailleurs (vous savez du temps où Antoine de Caunes était sur Canal+, lol) où il arbora le mot « slave » sur la joue gauche pour rappeler sa bisbille d’alors avec sa maison de disques. Comme Kanye, Prince met son sens inné de la mise en scène au service de sa liberté d’expression et de son esprit avant-gardiste, toujours prêt à repousser les limites de son art en jouant savamment avec son image (cf la pochette de « Love Sexy »). Comme Kanye, Prince est du genre méga-religieux, mais plus du côté des Témoins de Jéhova, ce qui au passage lui fait aussi un point commun de plus avec Michael Jackson à qui on l’a longtemps opposé. Comme Kanye, Prince est sortie avec des meufs assez inattendues pour un type de sa trempe (Carmen Electra/ Ophélie Winter). Enfin, comme Kanye, Prince est un homme impulsif, et il peut se le permettre. Par exemple, quand il découvre un lieu qui lui semble à sa mesure (soit inversement proportionnel à sa taille réelle) comme le Grand Palais de Paris, il le loue pour y donner un concert surprise. Tranquilou.

 

 

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Le 4ème degré de Kany West est un autre prophète de son temps, en la personne de Cassius Clay, qui préfère, comme ses fils spirituels que nous venons d’évoquer, qu’on l’appelle par le patronyme qu’il s’est choisi, à savoir Mohamed Ali. Premier boxeur de l’histoire à gagner trois fois le titre de Champion du Monde des poids lourds (dont la première fois à 22 ans, imaginez vous World Champion au moment où vous êtes en licence à la Fac et que vous ne savez pas ce que vous allez faire de votre vie), Ali est autant un grand sportif qu’une bête de scène. Celui que l’on surnomme également « The Greatest » a donné tout son sens au mot « punchline », à savoir des uppercuts de tchatche dans les dents d’une Amérique des sixties embourbée dans la Guerre du Vietnam et les révoltes des Afro-Américains. Avec un style bien à lui, une scansion de rappeur-gouailleur, accompagnant bien souvent le geste à la parole. Si Kanye West est le fils d’un membre du mouvement des Black Panthers, Ali pourrait être son oncle grande-gueule et incontrôlable. L’Oncle Sam l’appelle pour combattre les Viet-Kong ? Il refuse, est interdit de ring, et pose en couverture du Magazine Esquire en martyr façon Saint Sébastien. Un sens de la mise en scène et un amour de l’objectif qui prend toute son ampleur dans le film « When we were Kings », qui raconte son grand retour. L’homme qui « vole comme un papillon et pique comme une abeille » a autant usé de son jeux de jambes que de son sens de la formule pour représenter sa communauté. Quitte à se faire légèrement embrigader par « Nation of Islam », une organisation radicale qui l’emmena rencontrer Nasser en Égypte. Une conversion en forme d’affranchissement, à l’instar d’un Kanye, qui certes revendique sa foi toute chrétienne (on en reparlera), mais ne se prive pas lui aussi de tenter quelques électrochocs à l’encontre de l’Amérique tradi. Finalement, Ali laisse la trace d’un boxeur au coeur aussi gros que son égo, un champion mégalo qui a récupéré son titre en Afrique, un beau-parleur illuminé qui toute sa vie a manié les mots sans prendre de gants, avec un flow digne des rappeurs les plus grands. On en regretterait presque qu’il ne se soit pas essayé à la musique. D’autant plus quand Tony Parker l’a fait, lui.

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Martyr de Saint Sébastien, Andrea Mantegna (1480) / La passion d’Ali par George Lois

 

 

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L’aïeul au 3ème degré de Kanye West, selon nous, se nomme Citizen Kane. Non pas pour le simple plaisir de faire un jeu de mot pourri (« CITIZEN KANYE! » voilà c’est fait), mais bien parce que notre Yeezy international semble se situer assez bien dans la lignée de ce personnage issu du plus grand film de tous les temps selon l’American Film Institute (qui doit savoir de quoi il parle). Réalisé par Orson Welles en 1941, Citizen Kane met en scène le parcours extraordinaire d’un homme marqué par un événement traumatisant de son enfance, et lié à sa mère (forcément). Un parralèle intéressant quand on sait que le jeune Kanye a grandi en totale fusion avec sa mommy, à tel point que sa récente disparition lui fait encore aujourd’hui porter un deuil infini. Futur héritier d’une mine d’or (littéralement), le gamin Charles Foster Kane est arraché du foyer par un financier véreux (un financier quoi). Adulte, il devient un grand magnat de la presse, épouse la nièce du président des États-Unis, et s’imagine alors embrasser une grande carrière politique. L’enfant blessé a réussi à se mettre plus que bien, incarnant la success story à l’américaine : celle d’un homme charismatique prêt à tout pour conquérir le pouvoir, convaincu que cela va l’aider à panser ses plaies originelles. Une story que ne renierait pas Kanye West, lui qui a connu un parcours fulgurant, le propulsant de sa ville de Chicago aux couvertures en papier glacé des magazines. Le problème, c’est que Kane est accusé d’adultère, divorce, se remarie, se fait larguer à nouveau, et finit tout seul. Des déboires amoureux qui font écho à la vie privée tumultueuse de Kanye, que le monde entier a pu suivre dans la presse people : séparation de Amber Rose, relation surexposée avec Kim Kardashian, naissance d’un bébé (North West, oui oui) suivie de rumeurs de tromperie. Des histoires qui ne l’ont pas encore réduit à l’isolement physique, mais pas loin, Kanye ayant développé la phobie des paparrazzi. Kane, lui, finira sa vie isolé dans sa froide demeure de Xanadu, prison symbolique de son tourment jamais apaisé. Celui-là même qui lui fera prononcer dans son dernier souffle un obscur souvenir d’enfance. Le genre de « Dark Twisted Fantasy » que l’on ne souhaite pas à Kanye. Mais qui est quand même bien plausible.

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Citizen Kanye en plein meeting.

 

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L’arrière-arrière-grand-père de Kanye West pourrait bien avoir le sang bleu. Nul doute possible, Louis XIV est une figure d’inspiration majeure du rappeur. Le plus grand roi que la France ait connue (et pourtant Dieu sait que la liste est fournie) avait lui aussi un petit nom sans prétention : le Roi Soleil. Monté sur le trône à l’âge de cinq ans (imaginez vous Roi de France quand votre seul enjeu quotidien était de dessiner des maisons et faire la sieste), Louis XIV est la figure ultime du pouvoir absolu, le monarque dans toute sa splendeur, le souverain de droit divin (comprenez représentant de Dieu sur Terre, bsartek). C’est simple, son règne fut le plus long de l’Histoire de France, de Navarre, et même d’Europe. Une sorte de Master indétrônable et indétrôné. Tiens, mais quel est le titre de cet album que Kanye West a composé avec Jay-Z (son Mazarin à lui) ? Mais oui, « Watch the Throne », un nom en forme d’injonction péremptoire, invitant le monde à poser un genou à terre devant les représentants légitimes du Rap Game, choisis par Dieu (Tupac ? Biggie ?) pour prêcher la bonne parole. Avec un artwork entièrement couvert d’or, que Louis le Grand (un autre des AKA du Roi) aurait validé à 100% tant il semble tout droit tiré du decorum d’un plafond du Château de Versailles. Tout comme il se serait forcément retrouvé dans cette vidéo teaser de Kanye où il se met en scène dans un tableau néo-baroque : des démons albinos côtoient des porteurs d’épées, sur fond de décor antique, avec en background une lumière divine qui transperce le ciel et éclaire le chanteur dans toute sa gloire. À noter qu’il y a même une auréole au dessus de sa tête, et que l’album s’appelle « Power », soit surement le mot préféré du souverain qui avait pour habitude de dire « l’État, c’est moi » (punchline). Enfin, Louis XIV est un artiste dans l’âme. Derrière son côté belliqueux se cache un coeur sensible à la musique, à la danse (qu’il pratique avec talent), au théâtre, à la peinture. C’est un esthète passionné, incarnant à lui seul le goût à la française. Cette fameuse « French Touch » dont Kanye est tellement gourmand qu’il passe sa vie dans nos boutiques de luxe, allant jusqu’à s’offrir un featuring avec les Daft Punk. Niggas in Versailles quoi.

Murakami sur la pochette de Kanye / Murakami à Versailles. Hasar ou coïncidence ?

Murakami sur la pochette de Kanye / Murakami à Versailles. Hasard ou coïncidence ?

 

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Finalement, le premier des illustres ancêtres de Kanye Omari West, le maillon initial de cette chaîne dorée au bout de laquelle se balance un lourd pendentif frappé du sceau de la mégalomanie poussée à son paroxysme, n’est autre que Jésus de Nazareth. Ce qui en soit, on est d’accord, n’est pas vraiment une surprise. Car qui mieux que le Fils de Dieu lui-même, le Messie envoyé sur Terre pour amener Paix et Amour, le messager condamné à mourir en martyr, le ressuscité qui fait son fat come-back d’outre-tombe… bref vous connaissez l’histoire et il serait vain (et un peu laborieux) d’y revenir en détail. Qui mieux, donc, que Jésus himself comme référence ultime de notre ami Kanye ? Lui qui n’a pas pour habitude de faire dans la nuance (on l’aura compris), le revendique sans ambiguïtés. Pour preuve, son morceau sobrement intitulé « Black Jesus », en forme de provocation blasphématoire dans une Amérique qu’il considère (plutôt à raison) encore puritaine et raciste. Ou encore son morceau « I am a God » qui le fait directement passer au statut de divinité, en faisant quand même attention de préciser : il est « un » Dieu, pas « Le » Dieu. Mais, de « Jesus Walks » à « Touch the Sky » ou encore « Black Skinhead », morceau qu’il finit en transe à coups d’incantations sacrées (quatre pour être précis), son répertoire comme ses nombreuses interviews démontrent cette tendance pathologique à se prendre pour Dieu. Ses combats et indignations sont depuis toujours teintés d’une spiritualité affichée comme un étendard, donnant à ses messages une portée censée dépasser sa propre personne. Sorti vivant de son calvaire (crucifixion / tonneaux en voiture = même combat), il ne se voit pas comme un simple m.c., mais bien comme le messie, celui qui détient la vérité et que l’humanité toute entière doit suivre dans son sillage divin. Bien sûr, la tentation est grande de se prendre pour le Créateur quand on est soi-même un artiste talentueux et prolifique. Mais quand la bascule se fait, on passe alors dans un délire pathologique : la folie des grandeurs, la vraie. Soit le propre de la mégalomanie, qui consiste (merci wikipedia) en « la surestimation de ses capacités » et qui « se traduit par un désir immodéré de puissance et un amour exclusif de soi ». En gros, le signe flagrant d’un sérieux manque d’affection. Au nom du père, du fils et du sain d’esprit, s’il te plaît Kanye, viens faire un gros câlin.

 

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Kanye (bien) vu par David Lachapelle

Souvent, Kanye produit des sons cool pour les autres, et on a tendance à l’oublier. Retrouvez l’étendue de son influence sur : Foolish TV

Laurent Sciamma