SKWAK, LE MANIAC INVADER !

13 décembre 2013

Artiste-entrepreneur au flair affiné, Skwak multiplie les collaborations avec les marques, sans pour autant oublier les basics. Coloniser les magasins, les vêtements, les écrans de téléphone ou de console, recouvrir des camions, des vitrines ou des jouets, sont autant d’espaces grignotés par ses sales petits monstres, les Maniacs. Nés il y 9 ans de l’idée du toujours plus et d’un trop permanent, ces bestioles humanoïdes grouillent aujourd’hui dans les recoins même les plus minces. Skwak nous éclaire sur les codes et les usages de tout ce beau monde !

 

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Quel était le premier Maniac que tu as dessiné ?

C’est difficile à dire. Il n’y en a pas vraiment eu car ils ont toujours évolué depuis que je les dessine. Pendant les cours de nus que j’avais durant mes études d’arts plastiques je commençais déjà à déformer les corps. Les dents et le large sourire figé sont arrivés plus tard, très doucement. Ils évoluent encore aujourd’hui dans le détail et dans les positions. Il n’y a souvent que moi qui le vois.

 

Quelles sont tes sources d’inspiration ? Tous ces personnages sont-ils de pures inventions de ton esprit ?

En fait ils ont toujours été dans ma tête, sous forme d’histoires. C’est toujours ce que je fais dans mon travail, je raconte des histoires. Aujourd’hui ils ont leur propre vie, leurs propres histoires. Par exemple, je viens de te rencontrer et peut-être que tu finiras sous forme de Maniac. Pas toi en tant que Victor mais peut-être autour d’un mot, d’une expression. Souvent les idées me viennent d’une publicité, d’une musique, d’une scène dans la rue, de n’importe quoi. Une fois l’ensemble mis bout à bout, ça raconte quelque chose.

 

C’est une forme de caricature ?

Certains personnages sont directement inspirés de personnes existantes et sont effectivement des caricatures.  Elles sont reconnaissables. Mais la plupart des Maniacs ne ressemblent à rien ni à personne, on n’y retrouve aucune ressemblance existante. Même si, un jour, ils ont été humains.

 

Quels sont tes outils de travail ?

Je travaille sur ordinateur avec mon crayon et ma palette graphique. Très peu avec des stylos sauf pour faire des dédicaces, des petits dessins rapides ou pour customiser les bouteilles de fin de soirée. En fait je ne fais jamais de croquis. Je commence toujours en écrivant mes histoires dans mes carnets. Puis je dessine tout ça et j’imprime en digigraphie (sur des toiles tendues) pour obtenir un rendu parfait sur les 250 couleurs qui composent le tableau.

 

Y a-t-il une manière plutôt qu’une autre de lire et de décrypter tes œuvres ?

Avant c’était très compliqué de suivre le fil de l’histoire. Maintenant je suis plus sympa et je donne des pistes ou des entrées de lecture. Je ne dévoile pas tout, c’est à chacun de se creuser un peu pour décrypter l’ensemble. Je vais prendre l’exemple de Maniac Œdipe, qui raconte l’historie d’Œdipe de nos jours. Il est déjà vendu mais si tu voulais l’acheter je te dirais par où commencer et là je vais même te le raconter. Ça commence à gauche où il est écrit « You are here » :

Œdipe s’en va participer à un jeu télévisé. Il part sur le dos d’une tortue qui, en chemin, dévore un homme salade. C’était en fait le père d’Œdipe. Durant le jeu il répond à la fameuse question en appelant un ami et il gagne un voyage magnifique sur une île paradisiaque. Mais entre temps il tombe amoureux d’une mouche à gros seins qui est en fait sa mère (on la voit au début qui trimbale son cordon ombilical). Ils tombent amoureux et ont quatre enfants : un oiseau, un œuf, une chaise EAMES et le chanteur de Kiss. Un peu plus tard il se crève les yeux lors d’un repas de Noël. Il regardait la dernière saison de Breaking Bad et pendant la pub il va aux toilettes. Il pianote un peu sur son téléphone et voit un spoiler du dernier épisode. Il ne veut surtout pas connaître la suite et se crève les deux yeux. (Je l’aurais fait aussi). Finalement il se rend compte que c’est pas dingue d’être aveugle. Il va à Disney, vole les yeux de Bambi et se ré-entraîne comme un fou pour participer à nouveau au jeu télévisé. La chaise EAMES, qui est en fait Antigone, l’aide à faire de la musculation. J’ai changé un peu la fin parce le temps d’attente pour participer à ce genre de jeu est vraiment très long. Dans ma version Œdipe devient Atlas qui, à force de s’entraîner en attendant sa participation, est devenu assez fort pour porter le monde. Pour le reste tu peux te débrouiller !

Il y a plusieurs entrées dans la même histoire, et celle là est assez courte. Certains tableaux sont beaucoup plus fournis et denses en personnages. Il y a quelques années j’avais fait deux tableaux composés de lignes de Maniacs. L’un des tableaux était l’histoire racontée par le Maniac principal et l’autre par moi. J’avais échangé les lignes pour créer deux versions et deux points de vue différents autour des mêmes épisodes. Je dois sûrement être totalement schizophrène !

 

MANIAC OEDIPE

MANIAC OEDIPE ©

 

On retrouve parfois dans ton travail l’esprit sale et corrosif de Fluide Glacial et des  BD underground américaines comme celles de Art Spiegelman à ses débuts. Étais-tu gourmand de ce genre de lecture ?

Exactement. Dans le trait de mes Maniacs je suis certain qu’il y a une grande influence d’Édika. Je lisais beaucoup de ses BD quand j’étais plus jeune. On y retrouve aussi Keith Harring dans les postures des Maniacs, du Jérôme Bosch dans la profusion des personnages. Je ne trouve pas d’autres connexions avec des artistes plus contemporains.

 

Mettre les gens face aux Maniacs et aux réalités exagérées qu’ils vivent ou subissent et de les forcer à se questionner est-il un objectif dans ton travail ? Un engagement artistique ?

Absolument pas. Même si ils sont nés de l’idée du trop, de l’envie de faire trop, d’acheter trop, de faire trop de choses, je n’ai jamais voulu les accompagner d’un message militant ou engagé. Si les gens y voient une opportunité de se dire qu’ils consomment trop, tant mieux, je ne vais surtout pas le contredire. Mais je préfère l’idée que les gens se l’approprient et le fasse d’eux mêmes. Il y a des artistes qui dessinent mille fois mieux que moi et qui de toute façon n’ont rien à dire. Ils représentent ce qu’ils voient, sans autre but. C’est parfois très bien comme ça. Mon véritable but c’est d’inventer des histoires et d’inciter le plus de gens possible à faire la même chose.

 

Que signifie ou traduit l’absence quasi totale de vide dans tes œuvres ?

Le trop ! Les Maniacs y sont nés et en font partie. Ils vivent pour remplir tout l’espace qu’on leur donne. Ils ne laissent rien au hasard parce qu’ils ont trop envie de bonheur. Et ils sont très heureux. Par contre la façon dont ils veulent accéder au bonheur est souvent disproportionnée. Un Maniac peut revendre son enfant pour participer à un jeu télévisé. Je ne les critique surtout pas. C’est très bien chez eux.

 

Il y a des règles dans leur monde ?

Oui il y en a mais ce ne sont pas les mêmes que les nôtres. Ça ne pourrait pas fonctionner sinon. Par exemple certains Maniacs ne peuvent pas être à côté d’autres Maniacs. Pour tout le reste, ça se passe dans ma tête.

 

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CHOOSE YOUR CHILDREN ©

 

On retrouve ton travail aussi bien sur des sneakers (Nike et Addidas), des t-shirt (Sneaky Mob, ta propre marque), du web ou des produits informatiques (Google, Microsoft, Apple), des jouets ou figurines que des cartes cadeaux Illicado (FNAC). La collaboration avec des marques est-elle indispensable aujourd’hui pour des artistes qui veulent vivre de leur art ?

Je pense qu’aujourd’hui c’est devenu nécessaire. Ce sont aussi des challenges permanents, de trouver de nouveaux supports de nouvelles idées. Et ça correspond complètement au monde des Maniacs. Leur but est de tout envahir, ce sont des colonisateurs. Chaque support nouveau est comme une terre vierge à conquérir.

 

Ça ne dénature jamais ton travail et l’univers que tu as créé ?

Je fais toujours attention à différencier les domaines des uns des autres. Pour certaines collaborations je ne fais que de l’illustration pure. Quand les marques font appel à moi, elles le font pour un style, un dessin particulier. Le monde des Maniacs n’est pas associé à tous les supports et tous les formats.

 

As-tu déjà montré tes travaux aux peintres aborigènes d’Australie ?

On m’a déjà dit que mon travail ressemblait parfois à leurs peintures. Mais je n’en ai jamais eu l’occasion. J’ai montré mes tableaux à Hervé di Rosa* par contre ! Il m’a donné plein de conseils et on fera peut-être un quatre mains ensemble.

* Il est l’un des artisans en France du mouvement de la « Figuration Libre », un courant de renouveau de la peinture dans les années 80 empruntant des codes stylistiques au graffiti, au rock et à la BD.

 

Les scènes de tes fresques et tableaux dépeignent les vices, les travers et les outrances de notre société. Ce monde et les codes qui l’accompagnent sont-ils transposables à d’autres modèles de sociétés ? Tes Maniacs seront-ils un jour chinois ou américains ?

Ils peuvent y aller. Coloniser d’autres sociétés. Mais ils n’auront jamais les yeux bridés ou des mâchoires carrées. En Asie, où se trouvent toutes mes boutiques Sneakymob, personne ne voudrait que je les change. Lorsque j’avais travaillé avec Google sur la réalisation d’une petite vidéo expliquant leur système, j’avais créé plein de personnages de races et d’origines différentes. Il y avait des noirs, des arabes, des asiatiques, … Rien de cliché ni de déplacé. Mais ils m’avaient demandé d’enlever ces personnages qui ressemblaient trop à des caricatures selon eux. Ils ne voulaient surtout pas être accusé de racisme. Aux États-Unis c’est toujours mieux perçu de caricaturer un blanc plutôt qu’un noir.

 

Dans un monde parfait où tous les hommes seraient bons, justes et égaux. Que dessinerais-tu ?

Encore des Maniacs. Ils seraient les chiens de garde !

 

Partouze - Hervé di Rosa

Partouze – Hervé di Rosa

 

Le Jardin Des Délices - Jérôme Bosch

Le Jardin Des Délices – Jérôme Bosch

 

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FROGWOMAN

FROGWOMAN ©

MANIAC PROMOTHEE

MANIAC PROMOTHEE ©

MANIAC EGG STORY

MANIAC EGG STORY ©

MUTATION

MUTATION ©

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Skwak © Agence 914

 

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Victor Branquart