L’AUTRE HISTOIRE D’UN RAP FRANÇAIS

11 février 2014

Un jour peut-être, c’est avant tout une histoire, celle d’une aventure humaine et musicale. C’est l’histoire de trois potes, Romain Quirot, Antoine Jaunin et François Recordier, animés par la même envie de mettre, enfin, la lumière sur un mouvement trop souvent ombragé, celui du rap alternatif français. Entre documentaire historique et témoignage d’une époque proche et loin d’être révolue, Un jour peut-être rend hommage à ceux qui ont porté et initié un rap nouveau, aux antipodes des formats classiques et souvent galvaudés.

 

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Romain Quirot, le réalisateur et Antoine Jaunin, le journaliste, nous attendaient mercredi dernier à 17h00 tapantes, dans les faubourgs de Bastille, attablés dans un joli rad au nom un peu moins alternatif que leur documentaire, Le Café des Anges. Deux garçons souriants mais fatigués, endurants et surtout ravis de montrer au plus grand nombre le fruit d’un labeur de trois ans. Leur documentaire sera projeté jeudi 13 février lors d’une soirée de lancement à La Bellevilloise en présence des acteurs, défenseurs et amateurs de la première heure.

Partis du constat que quelques rappeurs français avaient choisi de briser les codes du genre, occultant parfois leur droit au succès et à la reconnaissance du milieu, les trois compères sont allés à la rencontre de ces artistes passionnés jusqu’à la moelle, fiers porteurs d’un étendard estampillé « RAP ALTERNATIF ». Cet « autre rap » est compliqué à définir, car c’est aussi un rap indépendant, riche d’innombrables influences, parfois contestataire ou au contraire complètement allégé de toutes revendications. « Il est surtout défini par la volonté de pousser la recherche de sonorités nouvelles, d’expérimenter instrumentalement et textuellement de nouveaux terrains musicaux. Souvent de manière naïve et utopiste d’ailleurs », explique Romain Quirot.

Prenant le parti d’en faire des figures majeures du Panthéon rap, le trio inscrit ces artistes dans l’histoire d’une scène française trop souvent résumée à grands coups de variétés et de raccourcis mainstream. Adapter son style et son discours au grand public, diluer ses textes pour s’accorder les faveurs de médias frileux, expurger quelques instrumentations trop osées, sont autant de concessions que le rap alternatif a refusé d’accorder. Préférant se terrer dans une grotte bâtie de sincérité et d’amour de la musique, ces rappeurs sont les hussards discrets de leur discipline, à la fois inclassables mais ici surclassés !

 

 

Foolish : Pourquoi vouliez-vous réaliser un tel documentaire ? Comment est né ce projet ?

Romain Quirot : Au départ j’avais juste envie de réaliser un documentaire. C’est un format qui me plaît beaucoup. J’avais déjà fait un « vrai-faux » documentaire sur un groupe de rock français dans un village. C’était bizarre parce que ce groupe avait des attitudes de rock stars alors qu’ils vivaient dans un trou paumé ! J’ai réfléchi à pas mal de sujets, je regardais autour de moi et je voyais beaucoup de pistes possibles.

Antoine Jaunin : De mon côté j’étais assez étranger à ce sujet. Je me souviens avoir écouté Svinkels il y a une dizaine d’années, sans avoir été particulièrement touché par ce type de musique. Romain m’a proposé de venir bosser avec lui, de lui apporter un regard neutre et journalistique, d’apporter ma pierre à la dramaturgie du documentaire, sans poser des questions de fan mais justement celles de quelqu’un qui découvre cet univers. On est parti en trio, avec François qui s’est très vite greffé au projet, et qui connaît énormément de choses sur le sujet et tous les groupes les plus obscurs !

R.Q. : Ce documentaire c’est d’abord un travail de potes ! Je savais que seul je ne pourrai jamais le faire. Comme journaliste je ne connaissais qu’Antoine, alors je lui ai proposé.

 

 

Fallait-il être fan de rap et de hip-hop pour réaliser un documentaire comme celui-là ?

 A.J. : Personnellement je n’avais jamais été un véritable fan de rap. Je me souviens d’un concert de Svinkels en 2004 à la fin duquel ils s’étaient fait hué. Je ne comprenais pas du tout pourquoi ces gens, qui n’avaient probablement pas l’habitude de voir des mecs sur scène sans musiciens, avaient tous réagi comme ça. C’est justement l’envie de ne pas créer un objet dédié aux fans du genre qui nous a motivé. Le but est  surtout de montrer à quelqu’un qui n’a aucune affinité même avec le rap grand public, qu’à un moment donné, certains ont créé d’autres choses. Qu’il n’y a pas qu’un seul rap français en fait !

R.Q. : Ça a été extrêmement formateur en tout cas. Une fois que tu as réussi à réaliser un projet comme celui-là avec deux copains et quelques bouts de ficelles (je caricature), tu es complètement à l’aise lorsque tu te retrouves sur un vrai plateau, ou dans de meilleures conditions de tournage.

A.J. : Ce qui a été génial pour moi c’est de me confronter à un autre type de journalisme, visuel cette fois, et beaucoup plus dans l’instantanéité. Il n’y a pas de travail d’écriture comme dans la presse écrite mais tu ne peux pas te permettre de couper quand tu le veux, de changer l’ordre des choses sans toucher au sens même des témoignages et des points de vue.

 

 

D’autres documentaires vous ont inspiré ?

A.J. : On a surtout fait le constat que la plupart des documentaires sur le rap étaient tous à peu près les mêmes, dans la forme. C’est entre autre sur ce point qu’on a voulu se démarquer : par un habillage et une esthétique moins « cliché ». Ce qui est cohérent, de toute façon, avec l’univers des artistes qu’on présente.

On avait regardé T-Shirt Stories pendant le tournage et on a été frappé non par la construction assez classique du docu (on y suit successivement plusieurs protagonistes), mais par le choix des intervenants, tous des pointures ! Ça faisait écho à notre envie de ne pas être exhaustif dans le choix de nos personnages, de ne pas faire un inventaire de tous les artistes de la scène alternative. On a choisi de s’intéresser à des personnages iconiques et emblématiques de cette scène : un Teki Latex et son carré Hermès autour du coup, un Fuzati et son masque, un James Delleck avec ses cheveux en pétard, les mecs de La Caution qui ont des personnalités très fortes, Grems avec sa gueule et son style charismatique, …

 

Tous ces rappeurs « alternatifs » se connaissaient-ils avant votre documentaire ?

R.Q. : Oui, presque tous se connaissaient déjà depuis longtemps. On les a aussi choisi parce qu’ils avaient des connexions entre eux. Entre 2000 et 2005, des groupes d’artistes portés par quelques personnalités fortes comme Teki Latex ou La Caution, se sont rendus compte qu’il y avait une scène rap émergente et nouvelle. Ils ont décidé de regrouper tous ces rappeurs atypiques sur des Mixtapes. Ils se retrouvaient et tentaient des choses, des expérimentations musicales. Teki Latex a une phrase qui résume très bien cet esprit : « Le rap c’est pas grave », en opposition à un rap hyper contestataire, galvaudé et presque caricatural. Tous ces types avaient de radicalement différent leur contestation d’un rap complètement uniformisé. À une période, pour passer sur Skyrock il fallait avoir un style de rap particulier si ce n’est un style vestimentaire particulier.

 

Le rap alternatif est l’alternative de quoi exactement ?

A.J. : A la base c’est un mouvement complètement hétérogène. Cette hétérogénéité s’exprime notamment dans la Mixtape Un jour peut-être qu’avait produit Hi-Tekk (La Caution), et dont est tiré le titre du documentaire. Il nous disait lors d’une interview qu’il n’aimait pas tout ce qu’il y avait dans cette mixtape d’un point de vue musical, mais qu’il adorait l’idée que ces artistes d’univers et d’origines différentes produisent quelque chose de différent. Au-delà de cette idée de raconter leur envie de tout bousculer, on voulait aussi montrer si oui ou non ils avaient réussi leur challenge, si ils étaient parvenus à changer les mentalités.

R.Q. : C’est un mouvement qui a permis de décloisonner le genre, de permettre à des types d’origines, de milieux et de cultures différentes de faire du rap. Ça a permis aussi à beaucoup de types blancs de s’y mettre sans à priori : Teki Latex, Grems, Svinkels, Orelsan, Fuzati, … Tous ces types ont fini par décomplexer le rap et remettre les codes à plat.

 

 

À la différence de figures plus anciennes comme NTM ou I Am, les artistes de rap alternatif étaient-ils moins guidés par l’envie de porter une génération ou d’incarner un mouvement ?

R.Q. : Quand cette démarche là devient la norme et que tout le monde fait, dit, se plaint de la même chose, c’est l’ensemble qui perd de son sens. Le message initial se dilue complètement. De fait, se mettre en opposition à tout ça, signifiait de ne pas revendiquer de messages, de ne pas être forcément dans la contestation et le cliché du rappeur-poète des banlieues. D’où « le rap c’est pas grave » !

En France le public a développé un mode pensée qui conduit à catégoriser, à classer les choses et à les mettre dans des cases. C’est impensable d’être mainstream et bizarre, ou du moins différent et populaire à la fois. Alors qu’aux Etats-Unis des types comme Kanye West, sans comparaison avec les rappeurs dont on parle, en ont fait leur ligne conductrice. Finalement que ce soit bizarre, étrange ou décalé, ça peut cartonner si c’est cool avant tout. Bâtard sensible, l’un des albums de TTC, est complètement calibré comme quelque chose qui aurait pu, et dû cartonner. Effectivement c’est souvent limite dans les textes mais jamais une radio n’a tenté de faire connaître ces morceaux. C’est une des explications, parmi d’autres, de leur position dans le paysage du rap français : la frilosité des radios, les inconvénients d’internet, les balles qu’ils se sont eux mêmes tiré dans le pied, … Leur démarche était tellement intransigeante que c’était difficile pour eux d’être accessible au plus grand nombre.

A la différence d’un type comme Disiz La Peste (qui a toujours dit que si un rappeur ne faisait pas quelques concessions, il resterait toujours dans son trou), la grande majorité des rapeurs alternatifs n’ont pas voulu adapter leur démarche à un public plus large. Par exemple, si Skyrock invite Fuzati dans ses studios, il n’ira pas. Il considère que cette radio a fait trop de mal au rap français pour aller y renier ses principes.

 

 

Où se situent les générations plus jeunes, plus présentes d’un point de vue médiatique, celles qui revendiquent aujourd’hui le flambeau du rap français (L’Entourage, le collectif 1995, Nemir, …) ?

A.J. : Le cœur du documentaire c’est vraiment de raconter l’histoire des rapeurs alternatifs qui émergent à la fin des années 90, qui se regroupent et ont leur heure de gloire entre 2000 et 2005. Quand on suivait ces mecs en 2011, on a vu comme eux apparaître des artistes plus jeunes comme Entourage, 1995, … Les « anciens » nous disaient qu’ils ressentaient la même énergie qu’ils avaient pu avoir à leur époque. On s’est donc demandé dans quelle mesure ces petits jeunes avaient été influencés par les générations d’avant. Le problème c’est que tous ne diront jamais que TTC ou Svinkels font partie de leurs influences. Ils ont un éventail d’influences trop large pour s’assimiler eux-mêmes à un style en particulier. On a pris le parti de dire que les grandes figures du rap alternatif ont brisé des règles et ouvert des barrières, qui aujourd’hui profitent à la nouvelle scène française du rap. Ils ont préparé le terrain. On a fini par faire le choix de ne pas faire parler les artistes plus récents sur ce sujet (même si on les évoque et qu’on les montre en concert par exemple) mais de montrer la vision des « anciens » sur cette nouvelle scène émergente.

R.Q. : Tu perds souvent à revendiquer des influences trop fortes et directes. Tous ces nouveaux groupes sont comme leurs prédécesseurs, dans une démarche de faire table rase du passé et de créer de nouvelles choses.

A.J. : Et puis la grande différence avec cette génération actuelle c’est aussi qu’ils ont pu se passer des majors et des maisons de production grâce à internet. Aujourd’hui tu peux complètement émerger et te créer une base solide de fans. En 2000, au début d’internet, les artistes n’ont pas pu profiter du pouvoir et des avantages des réseaux sociaux, de Youtube. A l’époque les vidéos n’étaient hébergées que sur un site dont il fallait connaître l’adresse pour la visionner, les gens gravaient leurs CD au lieu de les acheter.

R.Q. : Il y avait les inconvénients mais pas les avantages d’internet.

 

 

Comment avez-vous été reçus par les personnes que vous avez interviewé ? Attendaient-ils quelque chose de ce genre ? S’attendaient-ils à un projet comme celui-là ?

A.J. : Je prends à nouveau l’exemple de Teki Latex, parce que c’est le plus parlant et qu’il avait surtout tiré un trait sur tout ça. On ne lui a pas vendu l’interview comme une partie intégrante du documentaire. On lui avait proposé de parler du label Sound Pellegrino, qu’il a fondé en 2009 avec Orgasmic. Il a été assez étonné quand on a sorti tout le matériel et les caméras. À la fin on est sorti avec trois heures d’enregistrement. C’était génial de voir qu’à plusieurs reprises il prenait conscience de certaines en choses en même temps qu’il nous les disait.

On a aussi interviewé des intervenants extérieurs comme Fred Musa (animateur sur Skyrock depuis 1992). Il nous fallait le point de vue de Skyrock sur cette scène et comprendre pourquoi cette radio avait fait le choix de ne pas diffuser de rap alternatif. Ça lui a vraiment plu, alors qu’il était sur un terrain très glissant. Beaucoup de gens et notamment des artistes interviewés ensuite n’ont pas compris pourquoi on faisait intervenir Fred Musa, qui incarnait pour eux le média ennemi par excellence. Pourtant, il fallait remettre en question non seulement le rap alternatif et son identité mais aussi le rap français dans son ensemble et ses différents acteurs, dont Skyrock.

R.Q. : De toute façon Fred Musa est suffisamment bon et professionnel pour ne pas s’auto-flageller. Il explique que Skyrock a fait des choix, pas uniquement musicaux, et que la radio a dû se positionner dans un secteur hyper concurrentiel.

 

Pourquoi avoir choisi de ne pas incorporer au documentaire des groupes comme Assassin ou La Rumeur, qui sont eux aussi et depuis longtemps en marge de la grosse scène du rap français ?

R.Q. : Pour plusieurs raisons : la première c’est que ce sont des groupes de générations différentes, des années 1990. Mais aussi parce que leur approche musicale est plutôt classique et que du point de vue des textes (qui restent excellents), ils font partie du courant dont on parlait plus haut : celui qui parle de la vie des banlieues, des communautés, du racisme, de l’intolérance, des clivages et qui a politisé son discours.

 

 

Faites-vous des différences entre les rappeurs de banlieue (généralement parisienne), de Paris et de province ? Les rappeurs qui viennent de province ont-ils plus de liberté (dans les thèmes qu’ils abordent, dans leur conduite) que ceux qui viennent de Paris ?

R.Q. : C’est intéressant mais ce n’est pas le cas à mon avis. L’exemple typique c’est La Caution, dont les membres viennent de Noisy-Le-Sec. Ce sont des types super gentils mais aussi des vrais gangsters. Ils se sont très vite rendus compte qu’une fois que tu avais la street credibility, ce que tu faisais devenait de plus en plus caricatural. Ils ont passé leur temps à se réinventer et à composer des textes complètement barrés mais extrêmement techniques, toujours mus par ce désir d’aller plus loin dans leur musique.

Ce n’est pas une question de liberté en fait mais plutôt de culture. Et je pense que le rap alternatif est un exemple typique des capacités d’adaptation de certains artistes : lorsqu’un style, une scène ou un courant musical devient trop normalisé et saturé, des artistes font naturellement ce constat et décident de créer une rupture avec le modèle dominant. Grems disait qu’à une époque, dans les années 90 et début 2000, le hip-hop était devenu un style un peu bête avec des gens qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes et à leur musique, qu’il y avait une sorte de consanguinité.

A.J. : Je ne pense pas que les rappeurs dont on parle ont ressenti cette idée d’une plus grande liberté lorsque les choix sont plus larges et qu’il n’y a pas de confrontation directe avec le milieu de la rue par exemple. La ville ce n’est pas un monde où tout le monde est mécontent, méchant et où  tout va de travers. C’est plutôt dans leurs influences que se manifeste le plus leur liberté artistique et de pensée. Beaucoup nous ont cité Afrika Bambaataa comme l’une de leur référence. Ils s’y retrouvent dans cette idée de liberté et de création des bases de musiques aux sonorités nouvelles.

 

 

Avant même la première projection, l’attente semble grande autour du documentaire. Vous attendiez-vous à ce succès avant l’heure ? Heureux d’arriver au bout de l’aventure ?

R.Q. : Quand on a lancé le teaser fin 2012, soit ça prenait et on continuait, soit le public n’était pas au rendez-vous et on arrêtait tout. Ça avait été trop compliqué et difficile (des disputes, des problèmes techniques, énormément de d’énergie et de temps dépensés, pas de garanties) pour continuer si le docu n’avait pas rencontré autant de succès à l’annonce du projet. Et au final (au moment le plus sombre et dans une profonde solitude), la vidéo a récolté 50000 vues la première semaine. C’était notre cadeau de Noël l’année dernière !

A.J. : Et maintenant on attend la fin avec impatience. Le temps commençait à se faire long à force de voir passer cette blague si lourde : « Alors quand sort le documentaire ? Un jour peut-être ! Lol ». Tout le monde l’a fait ! C’était le risque en sortant le teaser un an avant la sortie du docu. Il y a aussi des gens qui nous ont écrit des mails du genre : « Salut, je fais du rap. Je pense que je mériterais vraiment ma place dans votre documentaire. Mon rap est super alternatif ! ».

 

Où et quand sera diffusé le documentaire après sa projection à La Bellevilloise ?

A.J. : Après la projection à La Bellevilloise on va faire une petite tournée. On va passer par Nantes, Rennes, Bruxelles, Lille, et d’autres qui restent à confirmer. On nous appelle même pour nous faire des propositions de partenariat ! Pour la suite, on travaille sur une diffusion à la télévision et sur une sortie DVD bourrée de bonus !

 

 

 

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Victor Branquart