A CUP OF THÉO (MERCIER)

11 juillet 2014

Pessimiste et joyeux, surréaliste et terre à terre, l’artiste et plasticien Théo Mercier est à l’image de son époque, mutant, hybride et drôlement fascinant. En lice pour le Prix Marcel Duchamp, ses œuvres, abondantes, créent des ponts vers des horizons floutés. Piquantes, cyniques et improbables, elles tordent le réel pour mieux s’en échapper.

 

Theo-AssafShoshan

photo: Assaf Shoshan

 

 

Commençons par une habituelle question de fin. Quels sont tes projets en cours, et à venir ?

En ce moment je travaille principalement sur des espèces de totems, faits d’empilements d’objets très hétéroclites. Je prépare aussi plusieurs expositions :

Dans le cadre du prix Marcel Duchamp, je présente des pièces existantes à l’occasion de deux expositions : l’une à Rouen, au musée des Beaux-Arts et à l’Abbatiale Saint-Ouen, et l’autre au musée Willhelm Hack, à Ludwigshafen en Allemagne. À Rouen, dans l’Abbatiale, j’ai suspendu des banderoles qui avaient été réalisées pour le spectacle Du Futur faisons table rase (présenté à la Maison des Arts de Créteil), et dans une petite chapelle se cache Monture d’après la mort, un grand cheval écorché que j’avais montré pour la première fois à Lille pour mon exposition personnelle Desperanza, en 2012.

Au musée des Beaux Arts, dans un cabinet d’arts graphiques, je présente Collections 1 et 2, deux vitrines composées d’objets que trouvés ou fabriqués et qui, réunis, forment une collection anthropologique d’outils et d’objets appartenant à une tribu imaginaire.

En Allemagne seront exposés les Empilés, une série de totems sur laquelle je continue de travailler, et la collection de pierres d’aquarium, La possession du monde n’est pas ma priorité, qui avait été exposée en 2013 au salon de Montrouge et au Centre Pompidou pour l’exposition Le surréalisme et l’objet.

Enfin le prix Marcel Duchamp se clôture sur une exposition à la FIAC, en octobre, pour laquelle je prépare en ce moment une nouvelle pièce.

 

 

Les empilés

Les empilés, 2013
photo: Erwan Fichou

 

 

Tu dis ne pas avoir reçu de formation « classique » aux arts. Quelle a donc été ta formation « non classique » ?

Beaucoup de gens disent que je suis autodidacte, ce qui est complètement faux. Je n’ai pas reçu de formation plastique et conceptuelle, dans une école comme les Beaux-Arts. Au lieu de ça j’ai suivi une formation technique importante, en communication visuelle et design industriel. J’ai appris à façonner le bois, le plastique, le métal, à fabriquer de belles images et à présenter mon travail.

 

D’après la diversité des œuvres, tes sources d’inspiration sont multiples. Quelle est la place du voyage dans ton travail ? Est-ce un prétexte pour partir en chasse d’objets et d’inspiration ?

Je travaille énormément autour d’objets que je dois glaner un peu partout. C’est une recherche permanente ! Et le voyage est un bon moyen d’en trouver.

Pendant un moment je cherchais des pierres d’aquarium. Je suis donc allé aux Etats-Unis pour écumer toutes les animaleries, pets stores et autres boutiques d’aquariophilie. À Los Angeles je n’ai jamais vu autant d’endroits de ce genre. On trouve même des hôtels pour chiens ! Ce sont toujours des voyages particuliers lorsqu’ils sont axés sur la recherche d’objets. Chaque voyage est un peu une mission. Ça me passionne toujours de partir en conquérant et de découvrir des trésors, qui n’en sont souvent que pour moi.

 

 

La possession du monde n’est pas ma priorité, pierres d’aquarium, 2013

 

L'archéologie pour les chiens

L’archéologie pour les chiens, 2013
photo: Martin Argyroglo

 

 

Serais-tu un fétichiste de l’objet ?

Peut-être bien ! Je m’attache toujours à présenter des objets accessibles à tous, des briquets, des pierres d’aquarium, des mugs sexy, … Les gens les connaissent depuis longtemps mais le plus souvent de manière isolée. C’est lorsqu’ils sont tous regroupés et sortis de leurs contextes initiaux que cela devient vraiment intéressant.

J’aime beaucoup le principe de la collection express, qui exprime bien le côté maniaque et flippant du collectionneur obsédé. On a l’impression que ces collections sont l’œuvre d’une vie.

 

Pourquoi utilises-tu autant de crânes dans tes œuvres ? Est-ce une obsession ou une fascination ? Ou de la pure vanité ?

Je crois que c’est une fois de plus un rapport à l’objet. Ce qui m’intéresse c’est le moment où le visage devient objet. Au départ le visage est ce qui caractérise le plus un homme, c’est un peu le reflet de son identité. Mais lorsque les gens meurent, leur visage disparaît et ne reste que le crâne, le même que tous les autres. Il devient alors un objet en lui-même. C’est l’objet humain par excellence !

 

 

La Dingue

La dingue, 2011
photo: Marc Domage

 

 

Transformation et mutation sont des thèmes importants dans ton travail …

J’aime travailler dans l’optique de créer une forme de monstruosité, de faire se rencontrer des éléments qui ne devraient pas vivre ensemble et pourtant y parviennent. Je créé des Frankenstein à partir d’objets désuets.

 

Quelle est ta définition du monstre ?

Le monstre devient monstrueux lorsqu’il est montré ou représenté. Sa figure incarne très bien ce que je veux donner à voir dans mon travail : quelque chose d’attirant et de répulsif, de drôle et d’effrayant, d’enfantin et de profondément malsain à la fois.

 

L’évocation de la violence et d’une certaine souffrance (les écorchés, le Solitaire, …) est assez récurrente dans ton travail. Pourquoi a-t-elle autant de place ?

Je pense que je suis quelqu’un d’assez pessimiste, ce qui pourrait déjà expliquer pas mal de choses. À côté de ça, je peux être assez marrant et plutôt bon vivant. Mon travail est finalement à mon image : pessimiste et joyeux. Par exemple, mon travail sur les écorchés n’a pas eu pour préambule la représentation de la souffrance ou de la violence. C’est non seulement l’idée d’apparition ou au contraire de l’impossibilité de disparaître mais aussi de l’exhibition, qui se manifeste ici par l’arrachage de la peau.

 

 

La naissance de la beauté, 2013
photo: Martin Argyroglo

 

 

Les phrases que tu peins sur les draps et les toiles peuvent se lire comme des injonctions, des prescriptions. Peut-on y voir une forme de militantisme moral ou existentialiste ?

Le principe de ce travail est né de manière très spontanée en réaction à ce que j’ai vu à Rome. Je me faisais franchement chier à ce moment là, lorsque je résidais à la Villa Médicis. Pour la première fois je me suis demandé quel rapport j’avais à l’histoire, l’histoire antique, classique, l’histoire de l’art, à toute cette roche taillée autour de moi.

Assez naturellement je me suis mis à peindre des phrases sur des morceaux de carton, des papiers et journaux que je ramassais dans la rue. J’ai tapissé tout mon atelier de ces pauvres papiers dégueulasses. Moi qui suis toujours très attaché aux belles choses et à la belle réalisation, pour la première fois je me suis retrouvé à faire des trucs vraiment merdiques.

J’ai eu un rapport très régressif vis à vis des vieilles pierres. Ma seule envie était de les recouvrir de graffitis. Finalement j’ai commencé à organiser cette fausse manifestation contre le temps et l’histoire. Je me suis mis à accrocher les draps sur les ruines et les monuments. Au lieu de les laisser n’être que des freins, j’ai fait de l’ennui et de la lourdeur du temps des sujets de travail.

 

 

No Future, 2014
série: « Je ne regrette rien » en collaboration avec Erwan Fichou

 

 

Ton succès a été plutôt rapide et tu as accédé à une notoriété importante au regard de la durée de ton parcours. Penses-tu que cela puisse être un frein à ta liberté d’entreprendre et de créer ?

C’est moins agréable pour moi de travailler maintenant qu’il y quatre ans. À cette époque je me sentais plus libre et j’avais tout à prouver, à faire naître. Aujourd’hui je fais en sorte de maintenir les choses, de conserver ces acquis. Ce qui est horrible avec le succès (relatif) c’est qu’avant je passais 80% de mon temps à sculpter, maintenant c’est tombé à 30%. Apparemment c’est aussi du travail de répondre à des mails …

 

Tu collabores régulièrement avec le groupe Sexy Sushi. Vos univers, parfois, se côtoient et se ressemblent (dans leur violence, leurs bizarreries, leur dérision et leur cynisme). Sont-ils en quelque sorte tes doubles scéniques, dénués de toute pudicité ?

Notre première collaboration concernait une pochette d’un de leurs albums. Il y a un certain nombre de choses qui nous séparent mais c’est vrai qu’on en partage beaucoup tout de même. On a un langage commun et puis ce sont avant tout de très bons amis.

Ne dit-on pas qu’on ressemble toujours à ses amis ?

 

 

Comme eux, es-tu une espèce spéciale de punk, un punk mélancolique par exemple ?

C’est encore une forme d’ambiguïté qui me caractérise autant que mon travail : d’une part cette esthétique de la violence propre au mouvement punk, et de l’autre, un esprit plutôt réactionnaire, qu’on retrouve dans les banderoles par exemple. Elles parlent d’une nostalgie que je traîne depuis longtemps. À cela s’ajoute le cynisme, l’ironie et l’imagination, tous les trois nécessaires à la compréhension de mon travail.

 

D’après toi, l’artiste a-t-il, et doit-il avoir un rôle à jouer, une mission à accomplir et qui lui est propre ?

J’espère que c’est le cas. Et surtout dans la période que l’on vit actuellement, en France et dans le monde. On est témoin d’un tel amas de merdes de nos jours. J’espère vraiment que cette mission, quelle qu’elle soit, si elle existe, puisse perdurer encore quelques temps.

 

Toi-même, suis-tu cette démarche ?

Je n’ai pas de mission préétablie mais je crois au rôle social des artistes ! J’aime à penser que je travaille à rendre des gens moins cons, moins tristes, plus curieux et plus heureux.

 

 

Youth Hostel, 2014
série: J »e ne regrette rien » en collaboration avec Erwan Fichou

 

Now! Now! Now! Now! Now!, 2014
série: « Je ne regrette rien » en collaboration avec Erwan Fichou

 

Le grand public, 2012
photo: Aurélien Mole

 

Horizons d'os

Horizons d’os, 2012
photo: Aurélien Mole

 

Gang de peyotes

Gang de peyotes, 2012
photo: Aurélien Mole

 

« Le Grand Mess » Théo Mercier - le lieu unique à Nantes

Les 300 filles les plus chaudes de la planète, 2013
photo: Martin Argyroglo

 

Les demoiselles d'Avignon

Les demoiselles d’Avignon, 2013
photo: Erwan Fichou

 

Le Solitaire

Le solitaire, 2010
photo: Marc Domage

 

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Monture d’après la mort, 2012
photo: Nicolas Giraud

 

Queen Duku with nautilus

Queen Duku with Nautilus, 2011
photo: Marc Domage

 

Petit et grand Koudou

Petit et grand koudou, 2011
photo: Marc Domage

 

 

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Victor Branquart