GUTS, ETERNAL BEATMAKER

31 mars 2016

Après Hip Hop After All, le bienheureux producteur Guts revient avec Eternal, un cinquième album tout aussi dense et essentiellement orchestral. Entre recettes musicales, instruments atypiques et chantiers parallèles, le beatmaker révèle quelques secrets de fabrication.

 

Eternal

 

 

Ton précédent album, Hip Hop After All, était un hommage abouti à un hip hop mélodieux et éclectique, un opus à tiroirs où une dizaine de featurings illustraient la diversité des styles et des influences. Ton cinquième album, Eternal, s’inscrit-il dans sa continuité ou est-ce une plongée dans d’autres contrées musicales ?

C’est un album différent, autant d’un point de vue des sonorités que des mélodies. L’identité et la signature sont conservées mais cette fois-ci les musiciens interprètent l’ensemble des titres. Tout en conservant cette fibre hip-hop, c’est un album beaucoup plus orchestral. La MPC est toujours présente en fond sonore même si le batteur mène la rythmique. Quelqu’un qui a apprécié Hip Hop After All se retrouvera complètement dans Eternal. Deux morceaux sortent vraiment du lot avec des sonorités très eighties, j’ai voulu leur donner une touche à la Miami Vice. Mais globalement l’album reste baigné dans des sonorités soul, jazz, hip hop, comme j’ai toujours eu l’habitude de faire.

 

Il n’y a pas de featurings sur cet album, contrairement à la large palette du précédent album. Pourquoi ce choix ?

Enchaîner les concerts pendant un an et demi avec le live band a créé de vrais liens entre nous. On a créé un excellent groupe taillé pour le live, on a donc continué en faisant un disque. On retrouve uniquement les membres du groupe avec qui nous tournons ces derniers mois. C’est à dire Florent Pelissier au piano, Greg et Kenny, à la basse et guitare, Thibault à la batterie, Leron Thomas qui est omniprésent, la chanteuse Lorine Chia, le duo de hip hop Tanya Morgan (Donwill et Von Pea) et enfin les choeurs.

 

Quel a été le processus de composition, puis d’enregistrement pour Eternal ?

J’ai commencé par réaliser des ébauches de mon côté. Certaines étaient très limitées, minimalistes alors que d’autres quasiment abouties. Une fois en studio avec mes idées et mes petites tournures, il s’agissait de développer, d’étoffer, de créer autour de ça. On retrouve certains de mes samples dans Eternal mais la plupart ont été complètement rejoués par les musiciens. Je suis allé puiser des idées dans de vieux disques vintage, retrouver des faces B méconnues et quelques raretés dont j’ai parfois le secret. Et puis j’ai encore attendu le dernier moment pour décider de l’ordre des pistes, de leur ajout ou de leur retrait de l’album. Lorsque l’on mixe des morceaux, on ne sait jamais quelle couleur ou nuance ils vont finalement revêtir.

 

Les chanteuses, chanteurs et rappeurs ont-ils été libres d’écrire leurs propres textes ou les as-tu orienté dans la phase d’écriture ?

Tous font à présent partie du live band. Ils connaissent l’esprit du groupe, son identité et notre énergie. Pour deux ou trois morceaux j’ai suggéré des pistes d’écriture mais je n’ai jamais eu besoin de les briefer sur la teneur de leurs textes. Il en ressort des morceaux plutôt légers comme Dance, Love and Die  ou Rest Of My Life. Chacun a écrit à sa façon, en s’inspirant de la musicalité des instrumentations. On joue bien plus sur l’énergie, la texture des sons et des mélodies que sur les textes et leurs messages. C’est un album qui ressemble vraiment à la manière dont il a été enregistré et dont je voulais le fabriquer. Pour faire simple : en dix jours et à l’instinct.

 

 

On connaît ton goût pour les machines rares et old school, vieux outillages de mix et de beatmaking, pianos, synthés. As-tu cédé à la tentation une fois de plus ?

Un peu oui ! On retrouve par exemple du koto, un instrument japonais traditionnel et très atypique, sorte de grande tablette à cordes rigides qui se joue à plat. Nous avons invité Mieko Miyazaki, une joueuse légendaire, sur trois morceaux de l’album dont ce fameux Rest Of My Life. On retrouve aussi une belle section cuivre (trompette, trombone, saxo) et pas mal de vieux synthétiseurs vintage que notre pianiste a dégoté. On s’est retrouvé avec une belle galerie de claviers. Enfin, mon péché mignon : les choeurs. J’adore l’âme et l’amplitude que ça apporte à une chanson.

 

Pour enregistrer Hip Hop After All, tu avais fait appel au financement collaboratif. L’opération a-t-elle été réitérée cette fois-ci ?

Tout à fait. Au total on a mixé 19 morceaux, pour n’en conserver que 13 sur l’album. Les six restants sont réservés à un petit album exclusif pour ce que j’appelle le Pura Vida Club. Disons que ça réunit les « hardcore fans », à peu près 300 personnes qui nous avaient déjà soutenu pendant la campagne de crowdfunding pour la production de Hip Hop After All. Cela nous permet d’avoir plus de budget pour payer certaines étapes de l’enregistrement, du mastering et du mix. En contrepartie, je leur offre le vinyle de l’album et cette petite sélection, juste pour eux. Mais on pense aussi à tous les autres puisqu’on a partagé plusieurs singles avant la date de sortie officielle, le 1er avril. Sont déjà disponibles Peaceful Life, All Or Nothing, Dance, Love and Die, Rest Of My Life et SCORE 20, un hommage à l’album The Score des Fugees. J’aime bien faire découvrir quelques titres en amont, histoire de faire saliver un peu mon public.

 

 

Et que sont-ils libres de faire avec ces morceaux exclusifs ?

Tout ce qu’ils veulent. Certains les conservent pour eux, d’autres en lâchent quelques uns sur internet, les revendent et se font un peu d’argent avec. Il y a même un peu de spéculation !

 

Tu collaborais il y a peu avec le producteur Blanka, sur la compilation Fines Bouches Vol 1.

Hippocampe Fou, Milk Coffee & Sugar, Swift Guad, Billie Brelok et Cheeko avaient alors posé leurs textes sur vos productions. Où en êtes-vous avec le Vol 2 ?

Blanka et moi avons des plannings un peu tendus ces temps-ci. Et puis les rappeurs avec qui nous voulons collaborer pour ce deuxième volume nous font un peu galérer. Deux titres sont déjà dans la boîte, mais on a beaucoup de mal à finaliser les deux autres. C’est dommage car on a aucune envie de travailler avec d’autres rappeurs, et pourtant les talents ne manquent en ce moment. La scène rap française est particulièrement riche depuis quelques années. Ça fuse de partout, des petits jeunes arrivent avec des styles complètement nouveaux, hybrides, des instrumentations hyper originales. Ça annonce de très belles choses !

 

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Justement, où te places-tu vis à vis de cette nouvelle vague de musiciens, de producteurs et de rappeurs, enfants du web qui ont digéré en un rien de temps des décennies de création musicale ?

Je ne me sens pas du tout en décalage. J’essaye autant que possible de me nourrir des mêmes choses qu’eux. J’ai toujours eu une curiosité assez affutée, essayant de ne jamais perdre de vue ce qui pouvait éclore ces dernières années. C’est le principe du digging et j’évite de me placer dans le délire du « c’était mieux avant », tout en assumant pleinement mon côté old school. Ce qui me surprend toujours c’est de voir des gamins écouter autant Anderson Paak et Kendrick Lamar que Method Man, Red Man ou du Wu Tang.

 

Quels sont tes autres projets ces temps-ci ?

Je suis en train de préparer le Beach Diggin’ Volume 4 avec mon pote Mambo, qui réalise les illustrations des pochettes depuis 2009. La compilation doit sortir cet été. C’est un exercice différent où il s’agit essentiellement de partir en chasse de morceaux oubliés que j’extrais d’albums un peu obscurs ou quasiment inutilisables. On rafraîchit les pistes, on les édite un peu en rallongeant l’intro ou en coupant quelques secondes à certains endroits. Et puis on a lancé la tournée à Lille le 23 mars, avec un live de printemps avant que l’album ne sorte officiellement. La meilleure façon de faire la promotion d’un album c’est encore de faire des concerts !

 

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 Prochaines dates : le 6 avril au New Morning, le 13 à La Maroquinerie et le 20 au Le Divan du Monde.

 

 

 

Victor Branquart