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UNE HISTOIRE

DE SPIKE JONZE

skater

clippeur

cinéaste

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une histoire de spike jonze

P

assé de l'adolescent skateur à une icône de la réalisation de clips, se métamorphosant en provocateur de la planète  hollywoodienne, retour sur les trois vies de ce prince de l’ironie désabusée et du cynisme candide.

Depuis le début des années 90, Adam Spiegel, celui que ses anciens collègues du Rockville BMX Store avaient surnommé "Spike", en raison de ses cheveux sales dressés sur le haut

de sa tête, a enchaîné les rôles et les projets. Celui là même qui, remercié il y a deux semaines d'un Oscar rutilant pour son film Her, incarne sans doute pour toute une génération la figure illustre et rassurante du grand frère dont  rêvent tous les aînés. Le genre de mec qui aurait pu t'apprendre la vie, te faire fumer tes premiers joints, t'inviter sur ses plateaux de tournage et te présenter tous ses potes, c'est à dire tous les gens qu'il a croisés ou avec qui il a travaillés.

On retrouve ça et là différentes versions quant à l'origine de son surnom "Jonze". Une fois il déclare qu'au cours d'une rencontre avec un publicitaire canadien, ce denier lui aurait soufflé l'idée. Ailleurs on apprend que petit, Spike aurait été si marqué par les chansons, sketchs, parodies et autres émissions du chef d'orchestre, musicien et acteur Lindley Armstrong "Spike" Jones, qu'il en aurait repris le nom, y ajoutant un "z" pour la touche personnelle. Spike Jonze est né.

Tout comme son homologue français et ami Michel Gondry, ce gamin de 44 ans est de cette espèce qui fait jaser toutes les autres, bondissant sans harnais d'un univers à l'autre. Se jouant des espaces temps, des codes et des règles établies, il s'est systématiquement posté là où les autres l'attendaient, c'est à dire nulle part, mais toujours dans les sphères les plus surprenantes.

skater

"beautiful loser" sur vhs

Au début des années 90, le skate est à son apogée. Finis les kids marginaux qui profitaient des sécheresses estivales pour rider les piscines de la côte ouest. Finies aussi les courses poursuites avec des flics érigés en ennemis jurés. Bonjour le pouvoir de la publicité et les sponsors faisant pleuvoir les dollars dans les poches des jeunes skateurs. Bonjour les opportunités de vulgariser, dans un énorme délire généralisé, une discipline en plein essor. Des marques aujourd'hui historiques, telles que Powell Peralta, Vans, World Industries ou encore Blind, se lancent alors sur un marché aux balbutiements prometteurs.

 

Quelques années avant de révolutionner la vidéo de skate, Spike fit ses classes aux cotés de Mark "Lew" Lewman et Andy Jenkins, les co-rédacteurs en chefs de Freestylin Magazine, qu'il rencontra lorsqu'il travaillait au mythique Rockville BMX Store. Bien que le BMX ne fut qu'une lubie, Jonze réussi à mettre un pied dans le monde de cette sous-culture californienne. Pendant plusieurs années il photographia les riders et skateurs américains pour Freestylin et Transworld Skateboards.

 

Au-delà de son non-négligeable talent pour la planche à roulettes, Spike, déjà épris d'amour pour la vidéo depuis sa tendre enfance, en a démocratisé l'image et a vulgarisé une discipline encore méconnue du grand public à cette époque. Il réalise ses deux premières vidéos en 1989, pour la jeune marque World Industries qui compte alors parmi ses rangs les futures stars du skate de rue Rodney Mullen, Steve Rocco ou Mike Vallely. Mais sa première œuvre cinématographique, véritable ovni dans le paysage vidéo de l'époque et à nouveau réalisé pour Blind Skateboard, est celle qui lui ouvrira les portes du succès : Video Days. Les jeunes pupilles qui révolutionneront les lois du skate, dont Guy Mariano et Mark Gonzales y sont filmés en pleine ville, enchaînant les tricks dans une joyeuse frénésie par-dessus les I Want You  Back des Jackson Five. Un pied de nez humoristique aux traditionnelles séquences affublées des rythmes métalliques de punk hardcore. Mais c'est dans la prise de vue que se trouve le point de rupture, celle d'une caméra tenue à bout de bras par un réalisateur roulant aux côtés des skateurs. Une légende urbaine est née lorsque grâce à lui la sous-culture du skate californien a croisé celle du rock alternatif.

 

 

 

 

 

 

 

 

À force de photographier et de traîner avec ses potes skateurs, Jonze s'est rapidement créé un énorme réseau et une véritable influence dans un milieu en pleine transformation. Face au mouvement général de commercialisation de la discipline, Spike et ses potes Mike Carroll, Rick Howard et Megan Baltimore (tous issus de l'équipe World Industries), décident de créer leur propre marque, sponsor et équipe. En 1993 naît Girl Distribution Company, l'une des marques les plus emblématiques de l'histoire du skate (moderne). Dans une interview donnée en 2000 au magazine Transworld Skateboarding, Rick Howard explique en deux phrases l'essence de Girl Skateboards: " Part of the reason we started Girl was so pro skateboarders would have a future. All Girl Distribution companies are based around people who have helped Girl to get to where is today ". De quoi créer des vocations et pousser les meilleurs à rejoindre les rangs de la plus sympathique des marques de skate.

 

Par la suite, Spike a beau avoir enchaîné les projets dans des univers foncièrement différents, il n'a jamais oublié celui qui lui a mis le pied à l'étrier. De Mouse, sa première réalisation pour Girl en 1997, jusqu'au bijou Pretty Sweet réalisé il y a deux ans et où il excelle lors de séquences vertigineuses confirmant l'esthétique nouvelle qu'il a insufflée au monde du skate, Jonze est resté fidèle à l'esprit de sa marque: cool, loyal et très ambitieux.

"Au fond de lui-même,

Spike a toujours voulu être

cascadeur."

DAN FIELD, un pote skater

- Mike Carroll dans la forêt, extrait de Mouse /1997 -

clippeur

l'art du sabotage

Il entame la deuxième phase de sa carrière en 1992, lorsque l'un de ses amis skateur montre Video Days à deux membres du groupe Sonic Youth. Illico Spike est chargé de réaliser son premier clip. Pour se faire, il s'inspire directement de ses premiers travaux et de l'univers dans lequel il baigne à cette époque, le skate. C'est probablement l'un des premiers clips de teens américains à la tignasse dorée, dopés au punk rock et à la bière tiède. C’est lors de ce tournage qu’il rencontre Sofia Coppola, qui partagera sa vie pour la dizaine d’années à venir. Le clip attire l'attention du réalisateur Peter Care, qui engage aussitôt Jonze comme caméraman et lui ouvre les portes de la télévision (les studios Polygram Satellite Films). Puis, la plupart de ses clips tourneront en boucle sur MTV et insuffleront un vent de nouveauté à la chaîne, emblème de toute une génération gavée à la pop culture.

 

Un an plus tard, Jonze réalise le clip de The Breeders, Cannonball, un concentré de néo-punk californien aux accents de Bowie et de Doors. L'esthétique de la rue et les séquences coupées au couteau s'entremêlent aux scènes de vie et aux making-off attrapés au cours du tournage. En 1994, pour sa première collaboration avec les Beastie Boys et leur morceau Sure Shot, Jonze leur offre une pépite de réalisation, enchaînant les effets visuels et distorsions d'images, s'amusant avec les gueules cassées d'une des formations les plus improbables du hip-hop américain. La même année, pour leur titre Sabotage, Jonze ose une parodie acide et graveleuse du duo de flics le plus intègre de l'histoire, Starsky & Hutch. À grand coup de courses poursuites foireuses et de dégommages de portes, le clip hisse le réalisateur au rang de référence. Les propositions commencent à pleuvoir et Spike s'offre déjà le luxe de ne travailler qu'avec ceux qu'il aime.

 

Parce qu'une vie sans folies est certainement la pire des tortures pour Jonze, il distille encore un peu plus son style emblématique dans le clip de Dinosaur Jr., Feel The Pain. On suit deux golfeurs mafioso faisant de New York leur parcours en 18 trous. Qui dit mieux ? Certainement sa vidéo réalisée pour MC 900 ft. Jesus sur le morceau If I Only Had A Brain. Le clip résume avec malice et cynisme la connerie d'un système où l'on pourrait s'acheter un nouveau cerveau. Comme à son habitude, Jonze s'amuse  à créer un monde de non-sens dans lequel les colis se perdent et les idiots le restent à jamais.

 

Lorsque Spike Jonze décide de faire décoller un groupe, il ne le fait pas à moitié. Pour clôturer l'année 1994, il décide d'intégrer le jeune groupe Weezer dans une séquence parodiant la série télévisée américaine phare des années 70 et 80, Happy Days. Jouant sur les anachronismes et l'absurdité des personnages, le clip fait un carton et conclut l'année la plus prolifique pour le jeune réalisateur de 25 ans. Il déborde d'idées et de talent et les stars le savent. En 1995, Björk fait appel à lui pour réaliser le clip d'un de ses morceaux les plus importants, It's Oh So Quiet. La chanson est une comédie musicale à elle seule, le clip ne pouvait y couper. Le réalisateur s'amuse, mettant en scène une chorégraphie de Busby Berkeley, faisant tourner sa caméra au rythme des trompettes, orchestrant les pas de policiers bedonnants et suivant les déambulations loufoques de la chanteuse la plus tarée des deux dernières décennies.

 

Lorsque Jonze s'engage dans la réalisation d'un clip, son unique condition est une liberté totale d'interprétation du morceau et de l'univers du groupe. Cela dit, aucun groupe ne serait assez fou pour le brider de contraintes et de consignes dont la seule évocation irait à l'encontre de sa méthode. Pour
le clip Drop, de The Pharcyde, Spike offre aux quatre compères complètement allumés l'occasion de l'être encore plus. Il demande aux rappeurs de tourner le clip en marchant à reculons. La fin du clip est en fait le début de la séquence. Le résultat final est diamétralement novateur, volontairement artisanal et marque un nouveau tournant dans la carrière de Jonze. À partir de cette époque, on lui offre enfin les moyens de ses ambitions démesurément originales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1997 il est contacté par les deux membres des Daft Punk, qui initient alors la pandémie musicale qu’ils répandront sur le monde. Pour le clip Da Funk, Jonze joue encore de son imaginaire pop et absurde en faisant déambuler un homme chien à la jambe plâtrée dans les rues de New York, un ghetto blaster posé sur l’épaule crachant à baffles déployées l’un des classiques de la house nineties. La même année, quelques mois après la mort de Notorious B.I.G et son morceau mythique Sky’s The Limit, Jonze réalise un clip hommage à la gloire de l’empereur Biggie.

 

C’est en 1998 qu’apparaît le deuxième avatar d’Adam Spiegel : Richard Koufey. Il s’agit d’un danseur, au style plutôt abstrait et aux chorégraphies plus que modernes. Après une première tentative de danse en public sur un trottoir new-yorkais, Jonze montre le projet à Fatboy Slim qui l’accueille plus que chaudement. Richard Koufey monte alors une troupe de danseurs, le Torrance Community Dance Group et tourne dans un centre commercial le clip de Praise You. La vidéo reçoit trois MTV Music Awards (meilleure réalisation, meilleure découverte de l’année et meilleure chorégraphie). Un an plus tard, pour son morceau Weapon Of Choice, Slim fait à nouveau appel à Jonze qui lui offre une fois de plus
un diamant brut : une chorégraphie solaire et groovy de Christopher Walken dans un hôtel art-déco complètement désert. De quoi rafler quelques Awards supplémentaires.

 

En 2000, lorsque Fatlip, ex-membre des Pharcyde, décide de débuter une carrière solo, c’est évidemment vers Spike Jonze qu’il se tourne pour illustrer son morceau autobiographique, What’s up Fatlib ? , l’histoire poignante d’un MC retourné à la vie « normale ». Dans les années qui suivent, les collaborations s’enchaînent et Jonze pond des clips toujours plus détonnants pour Weezer (Island In The Sun), Kanye West & Jay-Z (Otis), LCD Soundsystem (Drunk Girls) et bien évidemment Arcade Fire. Une seconde version de leur clip Afterlife sera tournée et retransmise en live lors des Youtube Music Awards, l’un des futurs rendez-vous majeurs du web entertainment entièrement réalisé par Jonze pour sa première édition en novembre 2013.

 

Depuis ses débuts derrière la caméra, Spike Jonze a choisi de détourner ironiquement et de retourner naïvement les images qui composent le répertoire culturel de l'Amérique (ses campagnes publicitaires, ses séries et émissions télévisées, ses résidences pavillonnaires et ses étendues de bitumes à perte de vue, ses styles vestimentaires à la pointe d'une mode toujours plus improbable), stylisant et synthétisant toujours un peu plus les éléments fondateurs des sous-cultures urbaines. Mais à entendre David LaChapelle parler du travail de Jonze, c'est bien plus que tout cela: "Il est l'Artiste contemporain. Ce qu'il fait vaut bien plus que tellement de choses dans les galeries d'art". Aucune de ses réalisations ne passent inaperçues, forgeant les contours d’une pop culture aujourd’hui unanimement reconnue.

"Il est l'artiste contemporain.

Ce qu'il fait vaut bien plus que tellement

de choses dans les galeries d'art."

DAVID LACHAPELLE

- Une fausse interview de Spike par lui-même /1996 -

cinéaste

l'enfant à la caméra

Ce qui frappe avant tout c'est la capacité de Jonze à insuffler à la plupart de ses travaux une honnêteté rare et la sensation, une fois repu de ses images, d'être descendu dans les profondeurs aveuglantes d'une vérité de l'instant. Ne jamais chercher les réponses faciles et sans cesse occulter les raccourcis. Voilà ce qui résumerait le mieux l'approche jusqu'au-boutiste de ce trublion de la réalisation.

 

À partir de 1994, Spike se lance dans la réalisation d’une dizaine de courts-métrages. Certains s’appuient sur des clips ou des collaborations antérieures. Son premier, Ciao L.A., tourné cette année là, reprend les personnages des trois flics ripoux qu’il a créé pour le clip Sabotage des Beastie Boys. Torrance Rises (1999) raconte l’histoire de la troupe de danse, déjà filmée dans le clip de Fatboy Slim, et What’s up Fatlip? (2003), est une plongée autobiographique dans l’univers du rappeur qui raconte les épisodes de sa vie. Presque systématiquement, le réalisateur s’amuse à insérer ses protagonistes dans une fausse réalité et sème constamment le doute sur l’existence fictive ou avérée de ses personnages. Une écriture que l'on retrouve aussi dans les quelques publicités qu'il a réalisées pour des petites marques allant d'Ikea à Gap en passant par Nike ou Levi's.

 

Jonze parle de ses films comme d"un perpétuel entremêlement de passion et de douleur", dans lesquels est distillé un savant et étrange mélange de joie et de mélancolie. Préférant le processus créatif au résultat, usant de sa manie à choisir le risque plutôt que l'infaillible, le cerveau prolifique de Jonze est sans cesse mû par cette volonté qu'ont tous les génies de l'image: ne surtout jamais reproduire ce qui a été fait auparavant.

 

Sans cesse guidé par une quête d’authenticité, questionnant nos modes de communication et la nature même des rapports humains, il se lance en 1999, aux côtés du scénariste Charlie Kaufman, dans l’un de ses projets les plus emblématiques : Being John Malkovich. Entre questionnements métaphysiques et existentiels, plongée philosophique au cœur d’un des fantasmes les plus anciens de l’humanité, à savoir être en mesure d’observer le monde dans le corps d’un autre et vivre éternellement d’un réceptacle à l’autre, Jonze fait de ses fantasmes d’enfant une œuvre complète à l’humour décapant.

 

 

 

 

 

 

 

 

Spike Jonze, c'est surtout une incroyable bête de travail capable lors du tournage de son dernier film, Her (oscarisé le 2 mars dernier), de travailler le jour comme réalisateur sur la question de la solitude
post-moderne et la nuit sur le dernier projet de Johnny Knoxville, vieilli en grand-père pervers et fréquentant avec son petit fils de dix ans des clubs de strip-tease pour homo black. Le même Knoxville qui mènera sa bande de cerveaux cramés dans les perditions les plus cools de la connerie humaine avec les cultissimes Jackass. Les épisodes tournent en boucle sur MTV au début des années 2000 et Jonze pondra trois volets de ces perles de joyeuse dépravation.

 

Dans Adaptation, sorti en 2003, Jonze et Kaufman apportent leur pierre à l’édifice d'une création artistique confrontée à la flamboyance de l’échec personnel. Nicolas Cage y incarne le double maudit de Charlie Kaufman, Charlie Kaufman lui-même. Sur fond d’intrigue à l’eau d’orchidée, la mise en abîme est brillante et l’ironie saillante lorsque l’on assiste à la torture existentielle du scénariste. Six ans plus tard, on retrouve un Spike Jonze à nouveau immergé dans son paradis enfantin aux brumes mélancoliques lorsqu’il adapte à l’écran le cultissime livre de Maurice Sendak : Where The Wild Things Are, ravissant de poésie.

 

Il y a une obscurité indéniable qui rampe et remue en dessous des couleurs et des surfaces lisses des films de Spike Jonze (dans Her, il gravite sans cesse autour de la fine ligne qui sépare l'amour de la dévotion, l'amour de la désillusion). Mais on y croise aussi une forme d'optimisme réservé et questionnant  sur le monde actuel et en devenir. Jonze nous rappelle que, parfois, nager dans ses propres illusions est d'une utilité cruciale pour notre bien-être, quitte à ne jamais trouver de réponse aux dilemmes de l'existence humaine.

 

"Il prend de grandes idées

et les disperse à un endroit auquel

on peut tous s'identifier.”

 

 

JOAQUIN PHOENIX

- I'm Here / 2010 -

 

Textes : Victor Branquart  -  Contenus vidéos : Chams Benamor  -  Direction Artistique : Laurent Sciamma